Aux frontières du sport : enjeux de la Coupe du Monde 2011 en Nouvelle-Zélande

Coupe du Monde 1995 - Mandela & Pienaar

Il y a parfois des évènements qui dépassent le cadre sportif pour prendre une dimension plus large. La « success story » de la Coupe du Monde de rugby 1995 organisée en Afrique du Sud est connue de tous. Le président Mandela, figure emblématique de la lutte anti-apartheid, avait réussi à fédérer l’ensemble du pays et de sa population autour de l’équipe de rugby sud-africaine, les Springboks, bastion traditionnel des blancs. Le triomphe des Springboks n’a pas été sans polémique, que ce soit la demi-finale contre la France ou celle contre les All Blacks, le rival éternel (1), et la victoire sud-africaine semblait « très politique ».

Plus récemment, l’Afrique du Sud a accueilli une autre Coupe du Monde, celle de football en 2010. Les chances de l’équipe sud-africaine étaient minimes, sinon nulles, et les pronostics n’ont pas été démentis avec une élimination prématurée au premier tour. Plus important, la Coupe du Monde s’est révélée être un désastre financier et un échec social. La FIFA, fédération toute puissante qui règne sur le football mondial, s’est taillée la part du lion. L’Afrique du Sud en revanche n’y a pas trouvé son compte. L’attribution et le prix des billets, hors d’atteinte pour les plus pauvres, mais aussi des règles absurdes et cyniques de la FIFA (2), ont fait de cette Coupe du Monde de football un échec quant à l’objectif prétendu d’en faire une « fête pour tous ». En Afrique du Sud, le déséquilibre demeure entre la minorité blanche, généralement riche, et la majorité noire, généralement pauvre. Mais le pays est également confronté à une nouvelle forme de discrimination des noirs contre les blancs en forme de revanche, qui se traduit par exemple par des sélections qui privilégient parfois la « diversité ethnique », autrement dit la couleur de peau au niveau sportif. La Coupe du Monde de football en 2010 aurait pu être un tremplin politique, économique et social en vue d’améliorer la situation ; ce fut un échec.

L’organisation de la Coupe du Monde de rugby en Nouvelle-Zélande en 2011 revêt également des enjeux politiques, économiques et sociaux.

Forsyth Barr Stadium de Dunedin, exemple d'infrastructures

D’un point de vue économique, tout d’abord, les estimations se succèdent et les discussions vont bon train. L’impact de l’organisation se ressent à plusieurs niveaux. D’un côté, il y a les investissements structurels pour accueillir l’évènement par l’État, les collectivités locales et les différents acteurs économiques, qui peuvent sur le long terme avoir un impact positif. Il y a également tous les coûts d’organisation avant et pendant la manifestation sportive qui représentent plus concrètement ce qui est « perdu » ou autrement dit peut se ranger dans la case des dépenses sans retour d’investissement. D’un autre côté, il y a également des rentrées, celles directes grâce à l’argent dépensé par les participants étrangers mais également liés aux investissements grâce à la polarisation de l’attention internationale sur le pays concerné avec les flux que cela génère. Aujourd’hui, les pertes d’organisation sont estimées aux alentours de NZ$39 millions (US$30.4 millions), assumées à deux tiers par le gouvernement néo-zélandais et un tiers par la fédération de rugby néo-zélandaise (ANZ). Les investissements structurels représentent environ NZ$250 millions (US$190 millions), principalement captés par les stades mais touchant également d’autres domaines. Le tremblement de terre qui a touché Christchurch va bien entendu rehausser ces estimations. La gestion des risques sismiques sera évidemment une priorité durant l’évènement. Cependant, l’incertitude et l’impuissance face à de telles catastrophes reste de mise, et il faut ici s’en remettre au ciel en espérant qu’aucun drame n’arrive durant la compétition.

Face à ces coûts estimés, les gains sont espérés à hauteur de NZ$700 millions (US$546 millions), l’optimisme règne donc. Les prévisions sont souvent plus optimistes que la réalité malheureusement. Ces chiffres restent relativement fantaisistes, car il est très difficile d’évaluer l’impact économique. Les bénéfices liés au tourisme sont relativement faciles à chiffrer, mais les bénéfices pour les entreprises beaucoup moins. Le 11 mars, l’ANZ a lancé un sondage auprès des entreprises privées pour qu’elles estiment l’impact économique de la Coupe du Monde. Cela fournira une première indication utile quant aux espérances du milieu économique néo-zélandais. Différentes opportunités s’offrent aux entreprises : 1) la fourniture de biens et services durant la CdM 2011, 2) les affaires directement liées à la CdM 2011 3) les sponsors et fournisseurs officiels 4) le service clients auprès des visiteurs 5) les contrats ou sous-traitance liés à l’organisation de l’évènement. Il est donc compréhensible que l’impact soit difficilement chiffrable à ce jour. L’expérience australienne en 2003 laisse cependant de l’espoir, car les résultats avaient été réellement positifs pour l’économie. La Nouvelle-Zélande est en quelque sorte une version miniature du modèle économique de son voisin, l’impact pourrait donc être le même, ramené en proportion.

Mandela avec le maillot des Springboks

Une dimension supplémentaire est à prendre en compte dans le cas néo-zélandais, celle de l’imaginaire collectif qui recoupe d’une certaine manière la dimension politique. Les All Blacks sont un mythe dans le milieu rugbystique. Meilleure équipe du monde sans doute, les Néo-zélandais ont toujours échoué à conquérir la couronne mondiale depuis 1987, où la Coupe du Monde était organisée en Australie et… en Nouvelle-Zélande. La victoire est indéniablement l’objectif néo-zélandais, et tout autre résultat serait un échec. La pression sera énorme sur les épaules des joueurs et du staff. Jusqu’ici, il a justement été reproché à leurs prédécesseurs de ne pas avoir su la supporter, alors qu’ils étaient favoris. Le parcours de l’équipe all black aura bien entendu un impact sur l’économie. Comme le veut la rengaine, le moral joue sur la consommation. Une éventuelle victoire aurait sans doute également un impact politique. On se souvient du Président Mandela avec le maillot springbok à l’issue du triomphe des siens en 1995, ou en France du Président Chirac revêtant la tunique bleue après la victoire à la Coupe du Monde de football 1998. « Le sport est l’opium du peuple ». Si l’économie néo-zélandaise ne se porte pas trop mal, elle a subi comme les autres la crise économique. Un succès des joueurs à la fougère argentée serait dans ces conditions bienvenu, d’autant plus si l’impact économique est positif. La Coupe du Monde 2011 est une formidable opportunité pour le gouvernement néo-zélandais. Or, les élections générales se tiendront le 27 novembre 2011, soit environ un mois après la finale, pour renouveler – ou non – la domination acquise par le parti de centre-droit du Premier Ministre John Key, acquise après neuf ans de domination des travaillistes. Il est évident que si la Coupe du Monde résulte en une victoire de l’équipe locale et un succès populaire et économique, cela aiderait considérablement le parti au pouvoir.

De moindre importance sans doute, mais à noter quand même, la Coupe du Monde 2011 pourrait également contribuer à renforcer l’image et le développement du Parti Maori, dont des membres siègent désormais au Parlement. Leur alliance avec le parti majoritaire leur a permis de disposer d’un Ministère des Affaires maories au sein de l’exécutif. Il n’y pas un « problème social maori », cependant, l’ascendance maorie de nombreux joueurs néo-zélandais est régulièrement mentionnée, et un XV maori existe, traduisant une volonté de représentation au niveau national qui reste présente.

La Coupe du Monde 2011 en Nouvelle-Zélande ne se limite donc pas à des enjeux sportifs, mais dépasse ce cadre là pour embrasser d’autres préoccupations. L’opportunité est belle ; espérons que le peuple néo-zélandais saura la saisir et en profitera pleinement.

(1) En demi-finale, la France avait échoué de très peu face aux Sud-africains, et l’arbitrage avait été – comme souvent toutefois – mis en cause. Quant à l’équipe de Nouvelle-Zélande, elle avait été victime d’une intoxication alimentaire avant la finale. Cependant, A. Mehrtens rappelait récemment avec humilité que les Springboks avaient été tout simplement les plus forts.

(2) A titre d’exemple, la FIFA a interdit la revente de produits dérivés par des vendeurs non-certifiés par elle-même. En d’autres termes, la population pauvre locale n’a pas pu bénéficier de l’effet Coupe du Monde, tandis que d’autres se goinfraient sur le dos de la bête.

Author: Nico

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