Des Blacks et des Bleus

Trois matchs, trois victoires. 23-13, 30-0, 24-9. 7 essais à 1. 79 points à 19. Et un fanny par dessus le marché. Sur le papier rien à dire, rien à faire pour des Bleus constamment le couteau sous la gorge. Une belle leçon de rugby. Ou plutôt trois à la fois. Les Bleus sont passés à travers. Et pourtant, les All Blacks ne semblent pas avoir montré la plénitude de leur jeu et balbutient quelques peu leur rugby. Pire, ils ont régressé. Dangereux à un mois du Four Nations ? Que faut-il penser de cette tournée, des deux côtés ? Eléments de réponses.

Belle opposition que nous ont offerts Blacks d’un côté, Bleus de l’autre. Source : zimbio.fr

De partout on a entendu et réentendu que cette tournée chez les All Blacks fut « pas trop mal ». Presse, joueurs, staff, supporters s’accordent d’une voix pour dire que les joueurs ont tout donné, qu’ils ne méritaient pas tant, qu’ils étaient très proches des champions du monde, que cette série s’est jouée à des « détails », que les Blacks étaient de toute façon trop forts, injouables et qu’au final les Bleus n’auraient pas pu mieux faire. Une bonne tournée en somme. Désolé de casser le mythe mais ce n’est objectivement en rien une bonne tournée. C’est même une tournée ratée et bien ratée. Quand on perd par trois fois, qu’on ne marque qu’un seul essai en trois rencontres et que le maximum de points que l’on ait inscrit est 13, on peut difficilement appeler cela une « bonne tournée ».

Nous ne sommes pas largués » tonnait Patrice Lagisquet à la suite du second test. Force est de constater que si, bien que la dragée soit dure à avaler. Les apparences sont trompeuses. La France n’a jamais été en mesure vraiment de gagner ne serait-ce un des trois tests. Les espoirs du premier puis du second tests n’étaient que des illusions. Les Blacks se sont juste fait une frayeur. Hansen – bon diplomate – l’a reconnu disant que « les Bleus auraient pu gagner le premier match » et plus tard en parlant du troisième test comme « le meilleur match de la France ». Il est vrai que Picamoles était à deux doigts d’inscrire un essai lors du premier test qui aurait fait basculer les Bleus en tête. Il est vrai qu’il n’y avait « que » 10-0 à la mi-temps du second test pour 30 à rien au final. Il est vrai que les Bleus ont réalisé une très bonne prestation lors du troisième test, probablement leur meilleure comme l’a dit Hansen. Mais jamais ils ont battu les Blacks. Jamais ils n’ont proposé un jeu digne de renverser les champions du monde. Et d’ailleurs les Blacks ont toujours trouvé les ressources pour s’imposer, même en étant relativement limités dans leur jeu produit (on en reparlera tout à l’heure). Si la conquête, l’état d’esprit, et les duels étaient bien au rendez-vous, cela n’a jamais été le cas pour ce qui est de l’attaque, gros point noir – déjà – du 6 Nations et de l’ère Saint André en général. Et sans attaque, point de salut. Les Blacks – eux – marquent en moyenne 2.3 essais sur cette série. Les Bleus 0.3… 7 essais à 1, c’est un constat d’échec. Au passage, la plus petite marge de points entre les deux équipes c’est de l’ordre de 10, lors du premier test. Même pas dans les points d’un bonus défensif imaginaire. C’est dire…

PSA Ouin Ouin Galthié

PSA dans la tourmente. Et le rugby français au passage

Le rugby français a trop souvent tendance à mettre des mots sur ses maux quand ça l’arrange. On le blâme comme jamais à la sortie du Tournoi, tout le monde en prenant pour son grade à tors et à travers (Michalak, les étrangers, les doublons, le calendrier) alors que l’on passe volontiers sous silence ces réels problèmes quand tout va bien (ex : la tournée de novembre) alors qu’ils ne font que perdurer et ne sont en aucun cas résolus. Ca en devient marrant à voir. Mais ce n’est pas marrant. Comprenez ici – vacances et fin de saison oblige – on ne va pas en rajouter une couche après une saison ô combien tumultueuse. Le rugby français n’a jamais été au plus mal statistiquement parlant depuis que le rugby est pro (7 défaites en 9 matchs). Mais on ne fait rien, en attendant des jours meilleurs et le retour de notre fantastique Top 14. Que l’on ne s’étonne pas ensuite des déboires du XV de France…

Mais revenons à nos moutons : les Kiwis. Cette série est paradoxale. Il en est sorti que les Blacks étaient très forts – s’imposant par trois fois – et les Français finalement vaillants, accrocheurs mais jamais vainqueurs. La réalité est que les Blacks étaient bien en-dessous de leur niveau habituel et les Français franchement faiblards. Les Néo-Zeds n’étaient pas à 100% voilà tout. En temps habituels, la France se serait faite laminer. L’Irlande, il y a un an de cela – une nation quoi qu’on en dise du même niveau que la France – ont pris 60 et non pas 30 points contre ces mêmes All Blacks, pour aucun marqué. Les Kiwis semblent encore en convalescence d’une amère défaite subie face à l’Angleterre en novembre dernier à Twickenham. La vérité est que les Blacks ont balbutié leur rugby mais ce dernier s’est vu suffisant pou gagner par trois fois contre une opposition que l’on qualifiera de « relativement faible ». Voilà tout. Ces Néo-zeds ont été gênés, c’est assez inédit pour le souligner. Non pas à cause de l’opposition mais à cause d’eux-mêmes. La faute à quoi ? La faute à quoi ? Notamment à un problème de confiance. On le sait les Blacks pratiquent un rugby savamment préparé, exigeant. La confiance permet de créer du liant dans tout cela. Confiance qui reste de toute façon l’un des maîtres mots du sport de haut niveau. Et il se trouve que les Blacks ont perdu cette confiance après l’échec cuisant face aux Anglais. Ils sont tombés de haut. D’une série de 20 matchs sans défaites pour être précis. Et ça, ça marque. Voilà pourquoi les Blacks ont paru hésitants voire minimalistes sous certains aspects. Ils se sont limités à peu, ne sachant faire mieux mais aussi ne voulant faire mieux car l’opposition ne tendait pas à cela. On le sait, les Blacks s’adaptent parfaitement à leur adversaire du jour. Ils construisent leur jeu par rapport au jeu de leurs adversaires. Les Blacks ont beau être les meilleurs techniquement, ce sont d’abord les meilleurs stratégiquement. Pourquoi s’embarrasser à attaquer sans relâche alors que l’on peut attendre patiemment sur sa ligne à défendre, jusqu’à exploiter un ballon de turnover qui amènera au même résultat à savoir un essai ? Les Blacks sont en reconstruction, vers un Four Nations qui s’annonce plus relevé que l’an passé. L’Argentine est en phase de progression constante et les Wallabies ainsi que les Boks paraissent plus costauds que ce qu’on l’on pouvait envisager. En attestent leurs différents test-matchs.

Kieran Read All Blacks Canterbury Crusaders

Kieran Read, capitaine des Blacks en l’absence de McCaw

Au-delà du manque de confiance et de la situation embarrassante des Blacks après la mésaventure de Twickenham, les Néo-Zeds se sont heurtés à des problèmes de technique. La fin justifie les moyens. Et si les Kiwis n’ont jamais été réellement capables de mettre 50 points aux Bleus, c’est qu’ils n’en n’ont pas eu les moyens. Des moyens notamment techniques. Plus qu’un problème de skills, le système All Blacks imposé par Graham Henry puis par Steve Hansen n’a pas atteint sa plénitude, loin de là. Les Blacks n’ont pas déroulé, ils n’ont pas maîtrisé complètement leur rugby. D’où une régression par rapport à l’an dernier avec pour summum leur niveau exceptionnel atteint lors du Four Nations. Le système Hansen est formaté, préconçu comme nul autre. Il est savamment préparé sans faille apparente et s’articule autour de joueurs extrêmement doués qui appliquent ce système qu’ils connaissent à la lettre. En le maîtrisant les Blacks sont imbattables, ni plus ni moins. Peu de choses finalement suffisent à enrayer cette machine. Un secteur mal maitrisé, c’est autant de chances données à son adversaire de prendre le dessus.

J’ai revu récemment Angleterre-Nouvelle-Zélande de novembre dernier pour comprendre comment et pourquoi les Blacks avaient perdu (@Jeanmichistera pourra vous en parler). J’en ai tiré une leçon : plus que la belle partie des Anglais, c’est l’incapacité des Blacks à produire leur rugby qui les a fait perdre. La faute à un système mal maîtrisé. Conclusion : les secteurs où les Kiwis avaient pêchés sont ceux qui habituellement les font gagner. On ne parle pas ici de « détails », de « coups du sort » mais de système et de stratégie. J’en ai dégagé trois secteurs de jeu, trois axes sur lesquels repose le jeu néo-zed : le jeu debout, l’osmose autour des leaders par rapport au jeu proposé et enfin les turnovers et tout particulièrement leur gestion. Trois choses qui ont clairement pêché à Twickenham, trois choses qui ont fait en même temps toute la réussite des All Blacks ces dernières années. Il est intéressant de voir que ces trois piliers du système Henry/Hansen n’ont été que partiellement maîtrisés contre la France. D’où une série de prestations disons en demi teinte notamment pour ce qui est du volume de jeu proposé. Sur l’ensemble des trois tests, les Kiwis auront effectués moins de 5 off-loads en moyenne, contre une quinzaine habituellement. Un des éléments où les Blacks n’auront pas fait la différence. A tel point que les Français ont été meilleurs à ce jeu, avec 8 off-loads en moyenne.

Richie McCaw All Blacks Crusaders

McCaw vient de reprendre l’entraînement avec les Crusaders. Quand reprendre t-il ?

Pour ce qui est du second pilier – l’osmose autour des leaders – il aura lui-aussi été partiellement accompli. N’entendez pas par là que les leaders kiwis n’ont pas été bons. Ils ont été moins bons. Les Whitelock, Read, Conrad Smith, Dagg n’ont pas transcendé le jeu des Blacks au sens où le système Henry/Hansen l’attend. Et chose qui ne vous a pas échappé, les Blacks ont été contraints de jouer le XV de France sans McCaw sur l’ensemble des trois tests et sans Carter sur les deux premiers. Loin d’être négligeable. Il y a deux ans de cela, on parlait encore d’une « McCaw-dépendance » ou d’une Carter-dépendance ». Existent-elles encore ? Plus ou moins. Elles sont en train de se résorber. Les Blacks peuvent gagner sans eux sans problème, ce qui n’était pas nécessairement le cas auparavant. De nouveaux leaders ont émergé, on pense aux Read, aux Dagg, aux Whitelock. Et les remplaçants de McCaw et Carter sont tout trouvés : Sam Cane et Aaron Cruden. Cane aura été titulaire lors des trois tests, Cruden lors des deux premiers. Exactement quand McCaw et Carter étaient absents. Coïncidence ? Je ne crois pas… Quoi qu’il en soit, Cane et Cruden auront réalisé tous deux de solides tests, dans des secteurs de jeu où leurs ainés brillent. Jusqu’à remettre en cause le leadership de leurs aînés. Mais – et c’est justement là où ils ont encore une marge d’avance – McCaw et Carter ont des qualités de leaders nés, que ne possèdent pas (encore) Cane et Cruden, du moins chez les Blacks. Sans McCaw ni Carter et sans des leaders transcendés et transcendants, l’osmose autour des leaders n’est que partiellement réussie, là encore.

Dernier pilier : les turnovers et leur gestion. Et c’est justement sur ce secteur de jeu que les Blacks ont construit leurs succès. Ils ne se sont quasiment nourris que de turnovers. Quand on regarde bien, 4 des 7 essais inscrits par les Tout-noirs lors de cette série sont issus de ballons de récupération, de turnovers… C’est dire. Les Blacks ont vraiment bâti leur attaque et leurs succès sur ce secteur. « Pas de cadeau, pas de pitié […] Dès qu’on fait une erreur on est puni. » regrettera Saint André. Et pourtant, les Blacks ont concédé davantage de turnovers (51) que les Français (48), contrairement à une idée reçue. Come quoi c’est bien la gestion des turnovers qui importe et non leur nombre… Moralité, sur les trois piliers qui composent à mon sens le jeu des All Blacks, un aura été non maîtrisé, un partiellement et le dernier totalement. Suffisant pour gagner contre la France. Les Blacks se retrouvent ainsi gagnants de ces tests mais sans plus. Si les Blacks n’ont pas (ou peu) produit de longues séquences de jeu, un volume de jeu conséquent, c’est pour beaucoup dû à l’absence (ou presque) de passes après-contact et au manque d’influence des leaders. Et les turnovers auront sauvé la mise. Pointés du doigt par Hansen, le physique, l’axe et la conquête auront été d’autres points négatifs et à contrario les principales forces du XV de France, en bonne équipe du Nord qu’il se doit. La défense dans on ensemble aura été héroïque côté Black, notamment lors du second test. « Notre défense a gagné le match ce jour-là. » dira Hansen. Cependant gros point noir : les plaquages manqués de l’ordre de 14% par match. Cela reste mieux que les 17.6% côté français…

Ben Smith Highlanders Otago All Blacks

Ben Smith, une des grandes satisfactions de cette tournée

De nombreuses choses à régler donc avec en ligne de mire le Four Nations. Compte tenu du jeu en demi teinte proposé face à la France, les Blacks sont-ils en danger ? Pas vraiment. Les Blacks ont l’air d’avoir une longueur d’avance sur leurs adversaires, quel qu’ils soient. Ils misent également sur la préparation et sur une montée en puissance au fil du tournoi. Ce qu’a dit Hansen après le troisième et dernier test résume parfaitement cet état d’esprit : « Nous pourrions dire que nous sommes frustrés par cette performance qui n’est pas la meilleure que nous ayons faite mais nous devons voir plus loin que cela. A ce stade de la saison, c’est satisfaisant. » Positive attitude donc. Attention quand même aux secteurs précédemment cités, notamment pour ce qui du physique qui pourrait particulièrement porter préjudice contre les Boks. Mais les Blacks ont plus d’un tour dans leur sac. Nul doute qu’ils sauront régler la mire. Ajoutez à cela un effectif qui s’étoffe par certaines affirmations (Ben Smith, Ranger, Cane, Vito, Crockett, Romano) et de nombreux jeunes très prometteurs lancés dans le grand bain et intégrés intelligemment au squad des Blacks (Luatua, Piutau, Todd, Afeaki) et les Blacks semblent au final rodés pour le Four Nations. Cette triple confrontation face à la France – éternelle méfiance pour les Blacks – aura été une préparation parfaite. Et la victoire finalement très large dans la série éclipse bien ces petits détails à réajuster. Vivement les Blacks à leur meilleur…

Retrouvez ici les superbes infographies et toutes les statistiques détaillées signées Ruggerblogger du premier test, du second et enfin du troisième.

Author: Antoine

Dépressif pendant plusieurs années. A sombré non pas dans la drogue, mais dans le Top 14 de longs vendredis soir, notamment à travers les prestations d’une équipe jouant en blanc et rouge (ou ciel et blanc je sais pas trop ; ah, on me souffle dans l’oreillette que c’est pareil de toute façon) dirigée par un type au nom d’effaceur et qui a toujours fait des chemises trop chères pour moi. Tout semblait perdu, je n’étais plus que l’ombre de moi-même, rêvant parfois d’un « David Marty Tribute » sur Youtube. Et un beau jour, mon adolescence de pré-Directioner fut sauvée de justesse par le rugby, le vrai, celui d’en bas (pas d’Agen hein). Richie, Bismarck et Quade sont devenus mes héros, le Super Rugby mon fantasme. P.S : tente de temps à autres de pondre des papiers sur un blog constitué d’un futur chauve étant grand admiratif de Sony Bill Williams et d’un stagiaire argentin alcoolique souvent habillé en poncho.

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3 comments
Antoine
Antoine

... A force de se trouver de fausses excuses et de se cacher derrière celle-ci, le rugby français ne regarde pas ses problèmes en face. Avoir des problèmes c'est une chose, les accepter pour mieux les résoudre c'en est une autre ! Evidemment, perdre 4 fois contre les Blacks n'est pas si humiliant que ça, c'est ce qui se fait de mieux sur terre. Mais la contenu de ces défaites laisse globalement à désirer notamment en attaque... Je ne pense pas que les Boks, les Aussies sur le match hors fenêtre IRB et même les Pumas aient fait pareil contre-performance. Il y a des choix qui sont mal fait, et ça devient inhérent.

Antoine
Antoine

C'est pas de l'auto-flagellation ! Simplement reconnaître que les Français ne sont pas bons en ce moment. Quand Castres perd contre Toulon, le club ne dit pas "c'est pas grave, on pouvait rien faire c'était Toulon"

sylvie vatou
sylvie vatou

C'est dommage de s'auto flageller ainsi! Comment jugez vous la tournée des bleus à l'aune des résultats du 4 nations désormais? 4nations où les blacks ont mis le bonus offensif à tous les matchs sauf 1! Et le seul match où ils ne l'ont pas mis, était contre l'argentine, qui pratique un jeu plutôt similaire à celui de la France. Si les AB n'ont pas pu développer leur jeu, c'est que quelqu'un les en a empeché. Ils ont toujours été au dessus techniquement, et ne pas prendre un ascendant flagrant sur 3 matchs montre bien que les Français leur ont tenu la dragée haute. Même si factuellement, marquer 13 points maximum dont un match fanny n'est pas mirobolant. Il faut rendre à césar ce qui appartient à césar: Ne pas prendre une rouste contre les AB veux dire que la France a aussi bien joué. Period.