Comment les All Blacks marquent ? – Revue technique #1

La Nouvelle-Zélande est sortie finalement assez loin devant dans son duel face au Pays de Galles (39-21), pour le premier d’une série de trois tests-matchs. Revue technique et détaillée des cinq essais inscris par les All Blacks le weekend dernier.

Kieran Read Aaron Cruden New Zeland Rugby

Kieran Read et Aaron Cruden. Crédits : zimbio.com

On s’attarde souvent sur le profil des individualités, sur des « faits de matchs » ou encore sur la forme physique d’un collectif pour analyser les performances d’une équipe. On oublie que marquer des essais est tout simplement la base du rugby. Ceci reste un sport où l’on gagne (à priori) quand on passe le plus la ligne d’en-but adverse et ce plus souvent que l’opposition. La justesse des choix, l’exécution technique et la stratégie globale en attaque sont donc centrales dans le rugby moderne. Rugby moderne que les All Blacks maîtrisent à la lettre, Coupe du monde ou pas. S’intéresser au jeu d’attaque des Néo-Zélandais, c’est donc s’intéresser à l’évolution du rugby actuel.

1er essai – Julian Savea – 14’ (lien YouTube)

Le premier essai est « classique » dans l’âme. Les All Blacks bénéficient d’une touche – bien captée – suivi de temps de jeu répétés au près par les avants. L’avancée n’est pas énorme sur 5/6 phases mais les Kiwis concentrent leurs adversaires et les épuisent, grâce à la mobilité du pack et à la fluidité du soutien. On le voit sur l’image : au moment où Aaron Smith écarte, 11 joueurs gallois sont consommés dans la zone de jeu au près.

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Par deux passes précises et justes, les Blacks créent le décalage, notamment par une sautée de Fekitoa adressée à Naholo, bien positionné à l’extérieur de son vis-à-vis, ce qui lui permet de le prendre de vitesse. Le décalage est fait, les Gallois sont sur les talons.

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Naholo est repris de justesse, le jeu reste fluide par les passes après-contacts. Par la suite Aaron Smith cherche le déséquilibre petit côté, c’est-à-dire « côté inversé » par rapport à l’action pour déstabiliser l’adversaire. La suite est un enchaînement de jeu au près, par la puissance des avants. De la même façon, les Gallois sont en sous-nombre, trop consommés autour du ruck. Pris de vitesse par le débordement de Naholo puis par les charges adverses, les 3/4 gallois (Davies et North) sont obligés de couper les extérieurs par une « rush defence » sur Read pour stopper l’action adverse. Cruden l’anticipe comme tout bon demi d’ouverture et adresse une magnifique passe au pied à Savea. North – monté en pointe – est battu et l’arrière Williams ayant défendu sur l’action précédente ne se repositionne pas.

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2ème essai – Waisake Naholo – 18’ (lien YouTube)

Le deuxième essai est plus inédit mais reste habituel chez les All Blacks et assez récurrent en Super Rugby. Il s’agit d’un essai de contre marqué à la suite d’un ballon rendu et grâce à une exécution technique imparable des arrières néo-zélandais. Biggar tente astucieusement une chandelle très haute et très bien tapée juste à l’entrée des 22m. Le seul problème est le manque de défenseurs gallois présents derrière le réceptionneur, la chandelle étant excentrée (c.f image). C’est là où commence la démonstration de skills des Blacks, la prise de balle de Ben Smith en l’air est imparable, surprenante et ne laisse aucune chance à Biggar. Sans défense, Ben Smith progresse, bat deux défenseurs jusque dans le camp adverse. Comme Folau contre l’Angleterre, c’est ici toute la classe de l’arrière All Black qui s’illustre, preuve qu’un joueur par sa justesse technique peut inverser la tendance.

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Une fois rentré dans le camp adverse, Ben Smith a un un-contre-un à jouer face à son vis-à-vis Liam Williams. Évidemment – et ceci n’est toujours pas un réflexe chez certains joueurs pros – Ben Smith cherche du soutien, prend les informations des joueurs dans l’espace. Le soutien est présent, sous la forme d’une « étoile », situation typique des schémas de jeu All Black. Ben Smith a certes exploité le turnover mais ce qui est d’autant plus remarquable est le soutien au porteur de balle : Smith a quatre soutiens directs, dont sa paire de centre. Naholo, un peu excentré en bas de l’image reste un soutien idéal pour plus tard. Le geste de fixation de Ben Smith est parfait, Liam Williams ne peut rien faire.

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Ben Smith adresse sa passe à Cruden à ce moment sur l’aile. La justesse de choix de Cruden est remarquable par la suite : au lieu de jouer le un-contre-un au risque de sortir en touche, Cruden temporise et attend un soutien. Cruden propose la croisée, Naholo élimine le défenseur par une course rentrante et conclut l’action par sa vitesse. Les trois soutiens dans l’axe de Ben Smith auraient encore pu se proposer. L’action n’a donc en soit rien de spécial et de compliqué : fixation, soutien, course rentrante. Mais c’est la justesse technique des All Blacks et la perfection des choix faits instantanément qui en font un essai imparable et spectaculaire.

3ème essai – Waisake Naholo – 62’ (lien YouTube)

Le troisième essai est comme le premier, d’inspiration classique. Il fait suite à une touche bien captée aux abords des 22m adverses, suivi d’un maul. Les avants enchaînent au près sur la séquence qui suit. Rien de plus classique donc. Mais encore une fois les All Blacks se démarquent par un sens de l’efficacité redoutable et par la qualité de l’organisation collective. Ceci est visible sur l’image dessous. Un joueur – Ardie Savea – prend une initiative, va percuter au près tout seul. Mais il peut s’isoler sans crainte, le soutien des avants suit avec pas moins de quatre joueurs convergeant vers lui. Vous noterez encore le soutien en forme d’étoile offrant au porteur de balle quatre solutions de passe après-contact : droite, gauche, axe immédiat ou axe profond. En bon n°9, Aaron Smith colle au ballon, près à enchaîner. En bas de l’écran à droite, Tuipulotu est déjà près pour le temps de jeu qui suit. L’organisation est géométrique, la structure est précise, l’action est donc efficace. En quatre temps de jeu au près, les All Blacks gagnent 20m. On notera l’apport du banc avec notamment le dynamisme de Savea qui bat deux défenseurs en deux percussions.

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Bousculés, les Gallois se mettent à la faute par un conteste illicite. Encore une fois, l’action est ordinaire. Mais là où certains auraient pu tranquillement prendre les points, Aaron Smith cherche à la jouer vite. On retrouve ici toute l’intelligence situationnelle du demi de mêlée, si chère à Pierre Villepreux. Au moment où Aaron Smith avertit Cruden qu’il va jouer vite la pénalité, l’ouvreur se décale sur la droite et Crotty fait de même à son intérieur. Roberts et Davies sont aspirés par le mouvement et glissent à droite du terrain. L’action au plus simple aurait dû se dérouler comme ça. Mais Aaron Smith bénéficie d’un très bon appel de Naholo. Certains n’y verront par la suite que de la puissance de la part de l’ailier d’origine fidjienne qui conclue dans l’en-but. En fait, l’action est un condensé de technique et de jeu sans ballon. Grâce à une course rentrante en « C » visible sur l’image, Naholo aspire les défenseurs vers Roberts pour finalement repiquer et prendre à contre-pied les défenseurs. La position de son corps, horizontale est remarquable pour un ailier et ne laisse aucune chance aux trois défenseurs gallois. On remarque ici toute l’importance du jeu sans ballon, de la part de Naholo déjà mais aussi de Cruden et de Crotty. A la baguette, Aaron Smith crée et exécute. On en revient toujours à la justesse des choix et à la précision technique.

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4ème essai – Kieran Read – 68’ (lien YouTube)

Le quatrième essai est lui-aussi assez classique dans l’esprit mais reste un mouvement de jeu assez large de la part des All Blacks, mêlant avants et 3/4. Par un maul – décidément très utilisé sur ce match – puis par des vagues successives de percussions au près, les Kiwis épuisent le pack adverse, la fatigue à la 67ème jouant aussi. La capture d’écran le montre : 6 joueurs gallois sont globalement concentrés dans la zone de ruck, dont 2 au sol. Les intervalles « s’ouvrent », Dane Coles voit l’espace devant lui et fait justement un appel. Encore une fois, Aaron Smith fait les bons choix, suppléé par Cruden dans la distribution.

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L’action progresse et en une petite dizaine de percussions les All Blacks ont avancé de 20m. Le geste qui fait la différence et qui mène à l’essai de Read est la passe, geste ô combien essentiel au rugby mais souvent banalisé. On salue la justesse technique des avants ici. D’abord Rettallick ne commet pas de faute de main et juge bon de laisser une passe forte à Tuipulotu. Lucidité faite il faut le rappeler après 67 minutes d’intense travail d’avant pour le deuxième ligne. Tuipulotu bénéficie d’un intervalle crée par la concentration de joueurs autour de la zone de ruck. Le soutien – encore une fois – est là avec pas moins de trois joueurs en direct. Read est astucieusement positionné dans l’intervalle suivant, Tuipulotu réalise le geste juste par un off-load d’école. Ce qui est remarquable ici, ce sont les skills et la lucidité des avants, au départ et à l’arrivée de l’action. Une des marques de fabrique des All Blacks, avec en quelque sorte 15 arrières sur le terrain (on rappelle que les « All Blacks » se sont faits surnommer ainsi d’abord parce qu’un journaliste les avait appelés « All Backs », littéralement « tous arrières » en faisant une confusion des postes).

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5ème essai – Nathan Harris – 81’ (lien YouTube)

Le 5ème et dernier essai provient d’une action en première main, très bien exécutée par les All Blacks. Les attaques en première main gagnantes se raréfient dans le rugby moderne, exception faite quasiment des All Blacks qui continuent à marquer nombre d’essais par ce moyen. L’action cumule encore course rentrante, travail sans ballon et passe sur le pas, faits de jeu déjà observés sur les essais précédents. Positionné en second centre, Crotty sert de leurre dans la zone du n°10, Cruden se décale donc, ce qui permet d’aspirer Dan Biggar et Scott Williams. Naholo attire en partie l’attention à l’intérieur du n°10 et reste un soutien potentiel. Cruden décale sur le pas et au cordeau Tamanivalu qui par une course rentrante élimine son vis-à-vis.

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Sa vitesse n’a pas tout fait : il est aidé par la technique de Cruden et le travail sans ballon de Crotty. Encore une fois ce qui est frappe est la géométrie de la structure de jeu et la technique sans faille des All Blacks. On observe bien le décalage ici. Le centre remplaçant avancera de 15m.

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La suite de l’action est dans la continuité. Perenara joue même sens et exploite la concentration de joueurs autour du ruck. Les Blacks ont un 4 contre 2+1 à effectuer pour marquer l’essai. L’action est joué à la perfection, Crockett en porteur de balle temporise et par une course en travers fixe deux défenseurs et effectue une passe au cordeau à Faumuina. Ce dernier décalera Harris sur l’aile, qui conclue. Il restait encore Kaino en soutien. Une fois de plus, ce qui fait la différence chez les All Blacks est la capacité qu’ont les avants eux-aussi à faire des passes, à prendre des initiatives, à effectuer le geste juste (les skills de Crockett sont remarquables) et à finalement conclure. La preuve : c’est la première ligne remplaçante qui marque l’essai en bout de ligne. L’action est globalement collective, les 3/4 avaient créent le décalage en première main, les avants concluent.

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Conclusion : ce que les All Blacks nous apprennent sur le rugby moderne

Ces essais ont très clairement une dynamique de fond, propres aux All Blacks mais finalement propres aussi au rugby moderne. Comprendre comment les All Blacks marquent – et gagnent – c’est comprendre l’évolution du rugby actuel.

D’abord, un nombre croissant d’essais est marqué rapidement, c’est-à-dire en moins d’une minute, seulement en quelques temps de jeu et avec peu de passes. Autrement dit, on peut arriver à la conclusion suivante : finies les séquences de 20 temps de jeu et de plus de 2 minutes où l’équipe étreinte physiquement son adversaire, progressivement, et finit par marquer. Les défenses – toujours mieux organisées – cherchent à mettre au sol les attaquants et à faire durer l’action. Désormais, la clef pour marquer est le dynamisme, la rapidité des soutiens et la justesse technique. Les chiffres des essais des All Blacks contre les Gallois le montrent : un essai c’est en moyenne 6 passes, 4.8 temps de jeu et seulement 2.2 défenseurs battus. Autrement dit les décalages se font sur la passe et rarement sur des fautes de plaquages, qui sont rarissimes. La fluidité et le dynamisme sont essentiels pour surprendre l’adversaire, combinés à des initiatives personnelles. Il arrive même (c.f deuxième et dernier essai) qu’il y ait quasiment aucun temps de jeu, l’essai provient d’un turnover très bien géré ou d’une action en première main. De la même façon, un nombre croissant d’essais démarrent à l’origine de son propre camp (les deux premiers essais kiwis).

Autre observation, les skills et la technique individuelle sont fondamentales. Le physique n’est pas premier sur la technique, c’est l’inverse. Les qualités physiques (puissance, vitesse, agilité) ne fonctionnent uniquement que par des décalages techniques créés à l’avance. C’est évident sur le premier essai de Naholo et sur la percée de Tamanivalu lors du dernier essai. Ainsi les All Blacks sont les meilleurs à ce jeu-là, et les essais face aux Gallois sont un condensé de technique individuelle, les joueurs jouent les uns avec les autres. On note au passage la formidable technique des avants All Blacks, qui désormais eux-aussi ont le geste juste, créent le décalage sur la passe, etc. Et encore une fois les All Blacks sont exemplaires sur ce plan de jeu.

Enfin, tous les essais ici analysés sont le résultat de choix judicieux et de prise d’initiative individuelle. Ceci rejoint une caractéristique essentielle au jeu des Néo-Zélandais : la confiance et l’envie de jouer. Bien souvent, les All Blacks sont menés mais surprennent tout le monde en revenant, par des contres assassins ou des inspirations techniques exemplaires. En fait, même menés ils ne tremblent pas et continuent à jouer un rugby fait d’attaque et d’entreprise. Dit autrement, les All Blacks aiment jouer entre eux et ont confiance les uns envers les autres. La confiance est le début de l’excellence. Il faut donc comprendre que pour marquer il faut entreprendre, tout seul et à plusieurs. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le jeu ouvert est plus efficace pour marquer que le jeu fermé. La première mi-temps remarquable du Pays de Galles l’a montré : c’est en jouant et en prenant des initiatives que l’on peut espérer dominer la Nouvelle-Zélande. Ce qui a péché au Pays de Galles est certainement le manque de technique individuelle chez certains remplaçants, comparée à celle de leurs homologues kiwis. Ainsi, on ne rappellera jamais assez : un test-match se gagne aujourd’hui à 23, bien plus qu’à 15.

Author: Antoine

Dépressif pendant plusieurs années. A sombré non pas dans la drogue, mais dans le Top 14 de longs vendredis soir, notamment à travers les prestations d’une équipe jouant en blanc et rouge (ou ciel et blanc je sais pas trop ; ah, on me souffle dans l’oreillette que c’est pareil de toute façon) dirigée par un type au nom d’effaceur et qui a toujours fait des chemises trop chères pour moi. Tout semblait perdu, je n’étais plus que l’ombre de moi-même, rêvant parfois d’un « David Marty Tribute » sur Youtube. Et un beau jour, mon adolescence de pré-Directioner fut sauvée de justesse par le rugby, le vrai, celui d’en bas (pas d’Agen hein). Richie, Bismarck et Quade sont devenus mes héros, le Super Rugby mon fantasme. P.S : tente de temps à autres de pondre des papiers sur un blog constitué d’un futur chauve étant grand admiratif de Sony Bill Williams et d’un stagiaire argentin alcoolique souvent habillé en poncho.

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1 comments
joellukio
joellukio

Super cet article ! Très intéressante cette analyse, surtout parce que les Blacks démarrent un nouveau cycle et qu'ils vont devoir, eux aussi, ajuster leur rugby (comme ils l'ont fait en 2012). En tout cas, on voit qu'ils usent moins (pour le moment) du 12 en premier attaquant (sans doute parce que Crotty est moins puissant que Nonu). Sinon, on vante la qualité technique des piliers mais il y a eu un bond incroyable en quelques années (je ne suis pas certain qu'Afoa ou Tialata avaient cette qualité de passe et de lecture des intervalles en 2009 ou 10). 

Peut-être à mettre en parallèle avec l'interview de Carter dans l'Equipe qui montrait l'importance d'un axe 10/12/13 qui se connait bien.