Interview de Thomas Lombard

Thomas Lombard nous a accordé un peu de temps, pour une interview où il a volontiers parlé du rugby du Sud, mais pas que. Économie du rugby, comparaison entre championnats, tournée des Lions, l’ancien joueur désormais commentateur a livré son regard passionné et prend le temps d’analyser le rugby moderne.

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La saison dans l’hémisphère Sud bat son plein en ce moment et le Super Rugby s’est terminé début août. Qu’as-tu pensé de cette édition 2016, nouvelle et originale dans son format à 18 équipes ?

J’étais très enthousiaste avant le début de la compétition parce que je trouvais très intéressante l’idée d’ouvrir encore davantage au Japon et à l’Argentine. J’étais plus circonspect par rapport à la sixième franchise sud-africaine, on avait vu par le passé les problèmes, avec un financement approximatif, les Kings pouvaient tout à fait faire être une équipe mi-figue mi-raisin. Ça s’est avéré. J’aurais plutôt aimé une ouverture vers les nations du Pacifique avec notamment une équipe comme les Pacific Islanders – c’est en débat maintenant – et j’aurais trouvé ça très vertueux comme démarche.

Mais ensuite je suis retombé à la réalité en me rendant compte que l’Argentine et le Japon n’étaient pas en mesure de rivaliser sportivement. C’est vrai que c’est toujours très dur de débuter dans une compétition, en découvrant les éléments de performance, de voyages, etc… dans un championnat comme celui-là. En ajoutant le format abondant, cela a rajouté des problèmes. Et on s’est vite rendu compte que ces équipes-là qui étaient censées apporter de l’émulation ont plutôt fait de la figuration. C’est dommage. Après on voit qu’il existe un véritable débat dans les instances du Super Rugby pour refondre le modèle actuel et trouver quelque chose qui soit plus satisfaisant et pourquoi pas étendre à d’autres pays, ce serait le pied pour les Pacific Islanders qui trouveraient enfin une reconnaissance. Après d’un point de vue plutôt sportif, l’efficacité des Néo-Zélandais a été incontestable dans toute l’édition. Le décalage de niveau entre les conférences était plus que sensible. Tout ça sportivement n’a pas été une grande réussite. Si l’on ajoute à ça des stades en grande partie vide dans toute la compétition, ça peut faire réfléchir.

Notamment en Australie…

Oui et même en Afrique du Sud. Même les matchs des Lions dans une ville comme Johannesburg, on constate qu’ils font plus recettes sur des matchs de Currie Cup. Là-aussi c’est un aveu de faiblesse pour la SANZAAR et un désaveu car ils espéraient remplir. Au final on a un cadeau avec un superbe emballage mais quand on l’ouvre, ce n’est pas ce à quoi on s’attendait.

Il ne faut pas oublier que le rugby qui marche – économiquement je parle – est celui du Nord. Et je crois que le vrai défi pour le Sud est là, d’avoir une compétition attractive et ce pas uniquement sur le plan sportif mais aussi populaire, médiatique. Quand on essaie de vendre des droits télé à l’international, ça met mal de constater que pendant une demi-finale type Lions vs Crusaders, le stade est à moitié vide. Ce n’est pas vendeur. Seuls les Néo-Zélandais y arrivent, en ayant des stades à 15-20 000 places seulement, ce qui permet de les remplir. Mais même eux, comme par exemple à Auckland qui est une ville très rugby, les Blues ne remplissent jamais l’Eden Park.

Tu suis également la Premiership en Angleterre. Que retrouves-tu dans ces deux championnats que tu n’observes pas dans le Top 14 ?

Ce qui est symptomatique, c’est la longueur des temps de jeu, l’arbitrage évidemment et le nombre d’essais. La différence est là. Premier match de la saison en Angleterre Gloucester vs Leicester : 9 essais inscrits. A côté de ça un Bayonne-Toulon il y a 2 essais.

Pour autant on a tout un tas de clichés en France vis-à-vis du Super Rugby. Par exemple, comment faire taire cette légende urbaine qui consiste à dire qu’il n’y a pas de défense en Super Rugby ?

Je pense que ce n’est pas la bonne manière de présenter les choses. L’état d’esprit en France, c’est d’empêcher l’adversaire de marquer un essai, dans le Super Rugby c’est d’en marquer plus que l’adversaire. Quand on dit ça, on a résumé en partie les choses. Ce constat est assez facile à faire, peut-être incomplet. Mais il y a un problème économique en France, avec des clubs dont la structure financière repose essentiellement sur des droits télé, des partenariats, ce qui n’est pas le cas dans le Super Rugby où les franchises sont largement financées auprès des fédérations. Ca explique aussi pourquoi on est plus frileux en Top 14, c’est une manière de voir le jeu.

Mais sinon, il faut comprendre qu’il existe un public pour tout. Des gens préfèrent voir un match de Top 14 parce que la dimension du combat est préservée, parce qu’il y a un jeu d’avants plus dur, plus complexe et d’autres personnes regardent le Super Rugby parce qu’on joue beaucoup, on tente des choses, on joue peu au pied, etc… Ce sont deux visions du rugby différentes. Le problème c’est que le rugby qui gagne au niveau international – ce qui est quand même la finalité – est plus celui de l’hémisphère Sud, fait de jeu.

Et justement à ce jeu-là, de rugby de mouvement, ce sont les All Blacks les meilleurs et c’est ce qui en fait les n°1 au monde, on le voit encore dans le Rugby Championship cette année. Est-ce que tu penses qu’une équipe d’Angleterre pourrait être une opposition crédible à côté ?

Malheureusement ils ne vont pas se jouer à l’automne mais s’il y a bien une équipe qui peut se dresser contre les Néo-Zélandais, c’est bien sûr l’équipe d’Angleterre. On va avoir la chance d’avoir dans quelques mois la tournée des Lions où à priori il y aura une grosse ossature de l’équipe d’Angleterre, malgré Warren Gatland. On va avoir des éléments de réponses. Mais je crois que les Anglais ont su trouver une cohérence et une continuité entre le rugby qu’ils pratiquent dans les clubs et le rugby qu’ils pratiquent en équipe nationale, ce qui rend la passerelle beaucoup plus facile à emprunter pour les joueurs, quand ils passent du club au XV de la Rose. En France, on prend aussi des mesures mais on a – pas deux wagons – mais deux trains de retard. Les conséquences se voient dans les résultats. D’un point de vue du jeu, l’Angleterre, si l’on regarde les choses statistiquement entre autres, c’est une équipe qui joue très peu. Elle joue certes très bien mais c’est l’équipe qui défend le mieux, qui fait le moins de passes, qui provoque le plus de fautes voire le plus de cartons. C’est une stratégie de jeu qui est très efficace à partir du moment où ils développent du jeu mais qui en même temps empêche l’adversaire de jouer. Les Blacks le font aussi mais moins.

Les Lions britanniques. Nouvel équipementier, nouveau sponsor.

Les Lions britanniques. Nouvel équipementier, nouveau sponsor.

Tu parlais de l’importance de la réussite économique pour le rugby du Sud, pour le coup une tournée des Lions avec 10 matchs (5 contre les franchises, 3 contre les Blacks et 2 contre les Maoris All Blacks et les Barbarians Néo-Zélandais) offre une opportunité de retombées économiques sans précédent.

La survie des Lions dépend d’abord des nations Britanniques, qui acceptent de faire une croix sur les tournées estivales tous les quatre ans. Mais elle dépend aussi de la pression de la SANZAAR qui économiquement quand ses nations peuvent recevoir les Lions sont très avantagées. Les chiffres étaient tombés, je crois que c’était 80 millions de dollars Australiens engendrés lors de la dernière tournée des Lions…. Les Lions Britanniques & Irlandais – après les Jeux olympiques et la Coupe du Monde de foot – c’est la compétition internationale qui draine le plus de monde. Les Anglais qui sont déjà en Océanie ou même en Asie vont se déplacer, dans les stades et ailleurs. Le Britannique a une qualité, c’est son patriotisme. Et les Lions, c’est le truc ultime, il n’y a pas débat. Je suis toujours étonné quand on me dit qu’Halfpenny va rester avec Toulon. Tous ceux qui ont eu la possibilité de partir sont partis. Quand Perpignan est en finale du Top 14, Nathan Hines est déjà parti avec les Lions. Idem pour Gethins Jenkins avec Toulon. Pour eux, c’est monstrueux et ça se comprend. Les retombées économiques sont aussi là pour les joueurs d’ailleurs.

Là où la SANZAAR a été très bonne, c’est qu’elle a préparé un programme aux petits oignons avec 10 matchs et des internationaux disponibles avec leurs franchises de Super Rugby. D’ailleurs pour les anciens des Lions qui ont du poids et qui s’expriment, c’est la tournée de la mort. Il faut qu’ils partent à 50 joueurs les Lions. On imagine aussi les campagnes de presse, de déstabilisation entre les tests, surtout que Gatland est lui-même Néo-Zélandais. C’est démentiel…

Tu parlais tout à l’heure des Jaguares et de leurs difficultés en Super Rugby. Pour autant, les Pumas s’en sortent bien dans le Rugby Championship, ce qui n’est plus étonnant aujourd’hui. Pourtant, ce sont quasiment les mêmes équipes. Comment expliquer ce paradoxe ?

On peut faire une comparaison avec la ligue Celte. Aujourd’hui la province des Jaguares représente 90-95% de l’équipe nationale. Cette compétition est utilisée comme préparation, comme rodage voire de laboratoire pour lancer quelques joueurs. Ensuite ils accélèrent un peu dans les tournées intermédiaires, en juin et novembre. Et puis ils focalisent tous leurs efforts pendant le Rugby Championship. Les provinces Celtes font la même chose en étant au maximum de leur forme pendant la coupe d’Europe et en rodage pendant la ligue celte. Pour les Jaguares, les déplacements peuvent aussi expliquer. Ils étaient juste insupportables, tout l’effectif ne voyageait pas en même temps. Pour moi s’ils veulent être compétitifs dans le Super 18, ce sera au détriment soit des tournées intermédiaires soit du Rugby Championship. Ils n’ont pas pour l’instant l’apanage de joueurs suffisants pour s’étalonner sur le temps long.

Parlons un peu de toi. En tant que joueur tu as été un des rares Français à jouer à l’étranger (pour Worcester pendant 3 ans). Pourquoi aujourd’hui n’y a-t-il pas plus de joueurs de Top 14 à évoluer hors de la France, et notamment vers le Super Rugby ?

Parce que les championnats du Sud sont protectionnistes, le nombre d’étrangers y est extrêmement limité. Et puis il faut reconnaître que financièrement c’est beaucoup moins attractif. On voit des joueurs qui ont une carrière plus que remplie en France comme Frédéric Michalak, Juan Martin Hernandez ou Christian Califano et qui après ont eu envie de tenter l’aventure, de se faire plaisir, quitte à perdre de l’argent. Ces joueurs ont mis en avant l’expérience – tous ne l’ont pas. Et puis les franchises font avant tout jouer des jeunes qu’ils feront jouer par la suite dans l’équipe nationale, que ce soit en Australie ou en Nouvelle-Zélande donc c’est compliqué pour un Français d’y aller et de se faire sa place. Après, un Français peut très bien aller au Japon mais la culture et le jeu du pays font qu’il est plus naturellement tourné vers la Nouvelle-Zélande. Il existe désormais des doubles-contrats, notamment en Afrique du Sud où les joueurs jouent à la fois avec un club japonais et une franchise sud-africaine. Nous, nous ne sommes pas capables de proposer ça. Si c’était le cas il y aurait sans doute plus de Français mais naturellement ils restent davantage tournés vers la Nouvelle-Zélande.

Quant à l’Angleterre, elle redevient attractive. Mais 70% des joueurs sont sélectionnables en équipe nationale sur les terrains, ce qui est gigantesque. La fédération est très précautionneuse pour conserver ça et ils ne feront plus comme ils ont pu faire pendant les années 2000 où il y avait beaucoup d’étrangers et finalement une équipe nationale relativement faible. Et ça marche, on voit les résultats aujourd’hui. Très clairement, ils ont repris du poil de la bête économiquement. Il faut dire aussi que la dévaluation de la livre sterling au milieu des années 2000 est passée et les clubs sont désormais capables de s’étalonner sur plusieurs années de façon stable, contrairement à plusieurs équipes de Top 14. Il existe aussi ces fameux marked players, les deux joueurs qui sortent du salary cap. Louis Picamoles à Northampton représente bien ça, cette forme de liberté de deux joueurs pour des gros contrats. Et puis après, les clubs restent à la lutte avec le Top 14. Moi je reste persuadé que quand on va visiter les infrastructures à Toulon ou à Montpellier, le cadre de vie, etc. c’est autre chose qu’à Newcastle, Cardiff ou Northampton. Les joueurs ont souvent des familles, on comprend vite que c’est plus sympa de vivre à Montpellier qu’à Newcastle ! Ça rentre aussi en ligne de mire tout ça. Mais malgré ça, l’Angleterre est en train de regagner de l’attractivité. Leur rugby est extrêmement stable économiquement et c’est fondamental, la fédération est riche, les clubs également et en partie indemnisés, les contrats télé ont été réévalués à la hausse. Ils sont très à l’aise de ce point de vue-là. C’est plus compliqué pour les Celtes, et c’est d’ailleurs pour ça qu’ils se tournent vers les Etats-Unis.

Frédéric Michalak sous le maillot des Sharks en Super Rugby.

Frédéric Michalak sous le maillot des Sharks en Super Rugby.

Après avoir été joueur, tu es devenu commentateur, notamment chez Canal +. Ton style est plutôt centré sur l’analyse technique précise, ce qui dénote avec d’autres commentateurs qui jouent sur l’aspect passionnel, sur les « valeurs » du rugby, etc… Comment envisages-tu ton métier de commentateur ?

Je crois que les gens qui sont abonnés sur Canal + sont majoritairement des connaisseurs. Comme ils connaissent, je peux rentrer davantage dans des configurations techniques et donc j’essaie de faire ça. Je pense qu’il y a aussi un point au niveau du règlement. Il change beaucoup, il est complexe et je trouve intéressant d’essayer d’expliquer ce qui se passe et pourquoi un arbitre siffle ou non. Après si j’étais chez France Télévisions avec un public de masse, j’aurais un commentaire différent, davantage « grand public ». Sur Canal +, on demande une forme d’expertise. Les téléspectateurs ne veulent pas entendre des choses qu’ils savent déjà.

Un dernier mot sur le XV de France. Qu’est-ce qui l’empêche de se renouveler aujourd’hui, malgré Guy Novès, malgré des jeunes talentueux, etc…?

Il est peut-être encore un peu tôt pour se demander s’il ne se renouvelle pas. La France n’a joué que 7 matchs depuis que Novès a pris la tête de l’équipe, dont un très réussi face à l’Argentine avec une équipe que l’on n’attendait pas, sans les meilleurs joueurs, en tout cas ceux des équipes de demies-finales du Top 14. Donc c’est sans doute un peu tôt. Je pense qu’ils manquaient d’un cadre qui leur convienne davantage, de temps passé ensemble, d’une implication plus profonde dans la réflexion sur le jeu. J’ai l’impression que les choses vont changer dans ce sens-là, de façon positive. Je connais bien personnellement Jeff Dubois pour avoir joué avec lui au Racing, je parle souvent avec lui donc je sais ce qu’il envisage de faire. Je pense que dans l’aspect management, au niveau des règles – il faut des règles aujourd’hui dans un groupe – Guy Novès est la personne idéale. Il a un charisme, une puissance médiatique, c’est un personnage important et c’est bien qu’il ait pris cette responsabilité. Après, ce sont les résultats qui feront la différence.

Et dernier point, pour moi les mesures prises par la fédération vont dans ce sens, de protéger les internationaux, de ne pas trop handicaper les clubs, etc… J’ai l’impression qu’on a trouvé une forme de fonctionnement idéal qui d’ailleurs – j’insiste là-dessus – se rapproche beaucoup de ce que font les Anglais.

Avec comme horizon de bons résultats à la Coupe du Monde 2019 au Japon…

Je ne fais pas parti de ceux qui réfléchissent en termes de cycle de quatre ans et qui mesurent la qualité d’une équipe à sa seule prestation tous les quatre ans. On n’en est pas là. On a besoin d’avoir une équipe de France performante au quotidien je dirais, ou en tout cas pendant les trois gros rendez-vous annuels (Tournoi, tournées d’été et d’automne) avec des joueurs emblématiques et charismatiques. Après, qu’on soit bon dans quatre ans à la Coupe du Monde, évidemment qu’il faudra l’être mais je crois qu’il existe des passages intermédiaires sur lesquels on sera attendu et sur lesquels il ne faudra pas se louper.

Author: Antoine

Dépressif pendant plusieurs années. A sombré non pas dans la drogue, mais dans le Top 14 de longs vendredis soir, notamment à travers les prestations d’une équipe jouant en blanc et rouge (ou ciel et blanc je sais pas trop ; ah, on me souffle dans l’oreillette que c’est pareil de toute façon) dirigée par un type au nom d’effaceur et qui a toujours fait des chemises trop chères pour moi. Tout semblait perdu, je n’étais plus que l’ombre de moi-même, rêvant parfois d’un « David Marty Tribute » sur Youtube. Et un beau jour, mon adolescence de pré-Directioner fut sauvée de justesse par le rugby, le vrai, celui d’en bas (pas d’Agen hein). Richie, Bismarck et Quade sont devenus mes héros, le Super Rugby mon fantasme. P.S : tente de temps à autres de pondre des papiers sur un blog constitué d’un futur chauve étant grand admiratif de Sony Bill Williams et d’un stagiaire argentin alcoolique souvent habillé en poncho.

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