Tactique – Comment stopper Beauden Barrett ?

Comment stopper Beauden Barrett : une question que doivent se poser des coaches toutes les semaines et que se posera sérieusement Warren Gatland et son staff des Lions en juin prochain. Le n°10 des Hurricanes et des All Blacks n’en finit plus d’affoler les défenses adverses et reste sur la même lancée que l’année dernière où il fut sacré meilleur joueur du monde. Par un sens de la contre-attaque, une accélération impressionnante et de bons skills, il est unique à son poste et même dans notre sport. Contrer Barrett, c’est déjà s’assurer en partie la victoire dans la série pour les Lions. Alors comment faire pour le contenir ?

Barrett à la course avec Rieko Ioane contre les Blues. Le n°10 est sans doute l’homme le plus rapide du rugby néo-zélandais

Barrett à la course avec Rieko Ioane contre les Blues. Le n°10 est sans doute l’homme le plus rapide du rugby néo-zélandais

La tournée des Lions approche à grand pas et on connaît désormais le squad qui affrontera à trois reprises les All Blacks mais aussi les cinq franchises kiwis, les Maoris All Blacks et les Barbarians néo-zeds. L’avant-tournée est marquée par tout un tas de sorties médiatiques comme quoi la tournée serait « un suicide » pour les Lions (Graham Henry) ou « mission impossible », selon les mots de Phil Larder, coach de la défense des Lions lors de la dernière tournée en Nouvelle-Zélande. Ambiance donc, alors que l’hémisphère Nord n’a peut-être jamais semblé aussi taillé pour battre les All Blacks, compte tenu de la forme époustouflante de l’Angleterre voire de l’Irlande et des individualités de l’Ecosse et du Pays de Galles. Un des grands enjeux sera la qualité du système défensif des Lions, alors que comme le rappelle Larder, les Lions ont « peu de temps pour vraiment organiser leur défense » et qu’ils ne sont pour la plupart pas habitué à jouer ensemble. Et évidemment, une bonne partie du casse-tête pour le staff des Lions sera de contenir Beauden Barrett, centre de l’attaque des Blacks. Alors comment-faire ?

Ne pas rendre de ballons sur des turnovers

C’est le point absolument crucial. Une grande partie du rugby pratiquée par Barrett – la plus visible et la plus spectaculaire finalement – est issue des turnovers. Sa grande marque de fabrique et sa grande innovation au poste d’ouvreur, autrefois souvent cantonné à un rôle de « chef d’orchestre » et d’animateur. Barrett rentre aussi dans ce registre traditionnel mais ce qui fait qu’il est le meilleur joueur du monde, c’est son rôle dans le jeu de transition, élément central – et de plus en plus – du rugby moderne. Et dans le jeu de transition, Barrett peut occuper indifféremment le rôle d’initiateur-créateur-finisseur avec le même talent. Il initie par une touche vite jouée, une réception ou une interception, très présente dans le jeu de contre de Barrett. Il crée par sa capacité à lire le jeu et à franchir la ligne d’avantage ou par une passe. Il peut aussi finir par sa vitesse phénoménale ou à la suite d’une action de ses partenaires. Ces trois étapes sont essentielles pour comprendre comment se fait la gestion des turnovers, nouvel science à l’intérieur du rugby, que décryptent chaque semaine commentateur, anciens joueurs, entraîneurs, techniciens et joueurs eux-mêmes. Le turnover n’est pas qu’un jeu d’instinct et de hasard, comme on peut l’entendre parfois, mais bien une vraie stratégie d’équipe, une tactique qui repose sur les skills et l’exécution technique des joueurs mais aussi à leur placement. Il s’agit donc d’une vraie volonté de dynamiser le jeu, jamais un « coup de bol ». Les Chiefs et les Hurricanes notamment possèdent un jeu basé sur la gestion des turnovers. Et les dernières saisons les ont vus marquer un nombre incroyable – parfois majoritaire – d’essais à 0 rucks, venant de leur propre camp et issu de turnovers avec seulement une 5/6 passes en général. Et ce jeu-là, les All Blacks le possèdent complétement et il s’ajoute à toute leur gamme offensive. A terme, ce seront toutes les équipes du Super Rugby voire du monde qui intègreront cette innovation et qui marqueront des essais sur les turnovers. La grande différence avec les Hurricanes par exemple, c’est que ces ballons de turnovers sont voulus et recherchés. Et aux Hurricanes, le joueur qui est au centre de ce système, c’est bien Beauden Barrett et c’est ce qui en fait le meilleur joueur de son équipe, mais aussi des All Blacks finalement (même si comparer Retallick à Barrett n’a pas de sens)

Barrett a pris l’habitude depuis deux saisons désormais d’évoluer au poste de n°15 en défense et en fin de match avec les Hurricanes mais aussi avec les All Blacks, ce qui lui permet d’avoir une position de choix dans les turnovers (voir la vidéo de son essai contre les Waratahs). Barrett est donc le premier joueur à la fois sur les situations de turnovers, en première main et dans le jeu courant, les turnovers étant aussi important aujourd’hui que les deux autres positions plus classiques du poste d’ouvreur. C’est bien pour ça que si les Lions rendent trop de ballons en juin prochain, ils amèneront forcément Barrett à jouer ses meilleurs coups. Désormais dans le rugby moderne, rendre le ballon à l’adversaire, c’est immédiatement s’attirer du danger. Alors toutes les équipes le savent plus ou moins mais c’est peu souvent une consigne respectée ou une vraie stratégie d’équipe. Warren Gatland et les siens doivent donc obliger Sexton, Farrell, Hogg ou Halfpenny à dégager directement en touche et mieux directement en tribunes, pour ne pas laisser l’opportunité au back three des Blacks, à Barrett mais aussi à Read de relancer. De la même façon, les Lions devront trouver le subtil équilibre entre prendre des risques et conserver en attaque, de façon à ne pas rendre de ballons à l’adversaire sur des fautes de mains. Aussi, les Lions devront verrouiller les rucks s’ils ne veulent pas être exposés à des turnovers directs par les Cane, Savea, Retallick et autres. C’est la situation de turnover par excellence mais elle tend à se raréfier chez les All Blacks, depuis le départ du maître en la matière Richie McCaw. Pour autant, les Lions doivent rester prudents. Enfin, faire un en-avant, donner une pénalité facile, être poussé en touche, mal taper un renvoi, ou rater une touche, c’est autant de situations de turnovers potentielles. D’ailleurs les stats des All Blacks le montrent : ils ont moins souvent le ballon mais marquent largement plus.

Ne pas lui laisser d’espace en première-main

Le rugby de Beauden Barrett peut sembler parfois très simple : prendre le ballon et courir. Sa vitesse et son accélération sont uniques, du jamais-vu pour un n°10 en 125 ans de rugby. Sa capacité à marquer aussi, avec 18 essais en 49 matchs pour seulement 19 titularisations. On l’a dit, chaque espace laissé est une potentielle situation d’essai. Et c’est particulièrement le cas dans les attaques en première-main. Barrett a déjà inscrit de nombreux essais comme ça ou en a donné. L’essai marqué contre les Pumas le montre : la défense est juste prise de vitesse, il y a à peine un leurre des centres ou une feinte de passe. « Too quick too strong » comme aiment dire les commentateurs de la télévision néo-zélandaise. Le staff des Lions le sait donc et doit s’organiser. Un tel danger en n°10 oblige en général les flankers à rapidement sortir dans les cas de mêlées. Pareil sur les touches. La paire de centre doit être réactive et s’attendre à tout sans lâcher ses vis-à-vis. Sans parler du n°10 qui doit être irréprochable au plaquage mais surtout au marquage, il faut glisser, gérer la ligne d’attaque en général aussi bien que le cas isolé de Barrett. Problème, on sait que Sexton – sérieux candidat à la place de titulaire – est assez mauvais en défense, frileux et trop grand. C’est donc une bonne raison pour titulariser Farrell.

Couvrir correctement le terrain

Le rugby moderne et l’époque actuel du turnover-Roi, comme on l’a vu plus haut, oblige les équipes à être beaucoup plus réactives en défense. En trois secondes, une bonne situation en attaque peut se transformer en une situation d’essai pour l’adversaire. Tous les joueurs – en particulier le cinq de devant – doit rester concentré et se préparer mentalement à toute éventualité. En Super Rugby, on voit souvent les équipes mal couvrir le terrain. Typiquement sur un jeu au pied court rendu à l’adversaire, elles ne montent pas en ligne, ce qui est du bain béni pour l’attaquant, typiquement un Beauden Barrett. Si vous regardez bien, Barrett a beau être excellent, il bénéficie toujours d’erreurs de défense. En Champions Cup, c’est déjà différent avec les clubs, où les défenses dans les changements de balles sont mieux organisées. Donc on peut s’attendre à ce que les Lions le soit plus qu’en Super Rugby. Mais pour autant, bien couvrir n’est pas aussi simple et demandent des efforts incroyables au pack (surtout après l’heure de jeu) et à faire en même temps. Et on retombe donc sur les problèmes de condition physique, de cardio, etc. Warburton lors de la dernière tournée du Pays de Galles en Nouvelle-Zélande ne s’y trompait : « Ce qui fait que les All Blacks sont les meilleures, c’est leur condition physique ». Par forcément dans le sens d’être lourd à l’impact, c’est plutôt une question de rythme et de capacité à tenir les 80 minutes, voire à accélérer dans les 20 dernières minutes (un nombre incroyable d’essais sont inscrits par les All Blacks dans cette période). Cela pose aussi la question d’avoir un bon banc mais ça les Lions devraient l’avoir. Aussi, le n°9 occupe dans la couverture du terrain une place essentielle aujourd’hui. On le voit par exemple bien chez les Hurricanes avec Perenara qui se positionne très souvent 4 mètres derrière le ruck et intervient si besoin. Les Lions pourraient utiliser Rhys Webb de la même façon. Très bon défenseur, avec les mêmes mensurations que Perenara, il est souvent utilisé de la sorte avec le Pays de Galles. Ce pourrait donc être un élément de choix dans la course au poste de titulaire entre lui et Connor Murray? Évidemment l’arrière doit être un défenseur irréprochable en tant que dernier plaqueur. Mais à ce niveau de jeu-là, les plaquages sur les situations de un contre un sont en générales maitrisées. Ceci dit, on a souvent vu Barrett faire des bonnes transversales vers l’aile ou des coups de pied à suivre pour lui-même, débouchant souvent sur des situations d’essais. Et ici de la même façon le n°9, le n°15 et la troisième-ligne doivent rester vigilants.

Entamer son capital confiance

Le jeu du jeune ouvreur des Hurricanes repose avant tout sur la confiance, facteur ô combien essentiel du rugby moderne. C’est parce qu’il sait ce qu’il fait, que les équipes pour lesquelles il joue perdent rarement, qu’il sait que le risque qu’il prend va payer que Barrett joue de cette façon, « à l’instinct » comme on a parfois l’impression. Et encore une fois, c’est en cela que Barrett est la quintessence du rugby néo-zed : le jeu des All Blacks repose sur la confiance. Les quelques contre-performances de ces dernières années étaient d’abord dues à un problème de confiance (la défaite qui se profile, un retour un peu brutal au niveau international, etc). Donc comme son équipe, sans confiance, le talent de Barrett et son goût de l’initiative sont limités. Alors que faire pour les Lions ? Il est clair que déjà s’ils se montrent intraitables en défense et forts à l’impact, cela peut compliquer les choses pour Barrett. C’est un tout : dans un contexte oppressant où les All Blacks se font dominer, dans des moments de grosse pression, la confiance est moins forte et on sait l’importance du ressort psychologique dans les test-matchs. Marquer des essais coup sur coup, faire échouer l’adversaire sur ses lancements de jeu sont autant de sources potentielles de doutes pour un joueur. Une autre option consiste à cibler Barrett et lui faire mal. Et évidemment tout le monde a en souvenir le double plaquage cathédrale d’Umaga et de Mealamu sur O’Driscoll lors de la tournée 2005. L’épaule retournée, O’Driscoll sera out le reste de la tournée. Mais si souhaiter la blessure est une grande preuve de faiblesse et de lâcheté, il est clair que les Lions vont devoir marquer Barrett au fer rouge et le tenir dans la nasse.

Son jeu au pied mauvais

Si les Lions arrivent à contenir Barrett, celui que l’on présente comme le héros avant l’heure de la série pourrait rester lettre morte. De loin le meilleur ouvreur du monde, Barrett reste effectivement un mauvais buteur. Il tourne cette année en Super Rugby à seulement 52.4% de moyenne et il a été contraint de laisser son frère Jordie prendre le relais. Si ça lui a souvent été reproché, si ça n’a au final que rarement handicapé les All Blacks, étant donné les écarts de points avec les autres équipes ces dernières années. Mais contre les Lions, on peut s’attendre à des scores étriqués où un buteur sans irréprochable sera attendu. Avec Sexton, Halfpenny ou Hogg, les Lions sont vraiment bien dotés et donc les All Blacks doivent se parer à de tels scenarii. Owen Slot, journaliste à The Times note : « Peut-importe les doutes que l’on peut avoir sur les Lions – le manqué de préparation, la fatigue de fin de saison, le calendrier qui est le plus dur jamais vu pour une tournée – il est clair que s’il y a bien un secteur de jeu dans lequel les Lions seront indiscutablement performants, c’est le tir au but ». Et le problème, c’est que mise à part Damian McKenzie ou Jordie Barrett le potentiel futur squad des Blacks n’a aucun autre buteur. Mais ces deux joueurs ne seront à priori pas titulaires, Ben Smith est un titulaire sûr et les ailes sont vraiment bien garnies aussi. Donc les All Blacks se dirigent tout droit vers la situation grossière d’entamer une tournée des Lions – à priori les tests-matchs les plus durs de l’histoire des All Blacks – avec un buteur médiocre. Le jeu au pied de Barrett peut donc sérieusement finir par être un problème de taille pour les All Blacks. Jusqu’à coûter la victoire finale ?

Author: Antoine

Dépressif pendant plusieurs années. A sombré non pas dans la drogue, mais dans le Top 14 de longs vendredis soir, notamment à travers les prestations d’une équipe jouant en blanc et rouge (ou ciel et blanc je sais pas trop ; ah, on me souffle dans l’oreillette que c’est pareil de toute façon) dirigée par un type au nom d’effaceur et qui a toujours fait des chemises trop chères pour moi. Tout semblait perdu, je n’étais plus que l’ombre de moi-même, rêvant parfois d’un « David Marty Tribute » sur Youtube. Et un beau jour, mon adolescence de pré-Directioner fut sauvée de justesse par le rugby, le vrai, celui d’en bas (pas d’Agen hein). Richie, Bismarck et Quade sont devenus mes héros, le Super Rugby mon fantasme. P.S : tente de temps à autres de pondre des papiers sur un blog constitué d’un futur chauve étant grand admiratif de Sony Bill Williams et d’un stagiaire argentin alcoolique souvent habillé en poncho.

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