Bilan de la tournée des Lions #1 – Ce que l’on a vu et appris

Les Lions britanniques et irlandais viennent de rentrer dans la seconde moitié de leur tournée, la plus compliquée avec trois tests phares contre les All Blacks et un match face aux Hurricanes. Annoncée comme dantesque, l’aventure au pays du long nuage blanc tient ses promesses, elle n’aura pas été de tout repos pour les Lions, bousculés quasiment à chaque match. Pour certains, la série contre les All Blacks peut vite tourner au désastre. Mais les Lions restent en progression.  Bilan de cette première partie de tournée et perspectives pour la suite.

Le haka des Crusaders contre les Lions

Le haka des Crusaders contre les Lions

Une tournée des Lions ne s’est jamais limitée à trois matchs contre la meilleure équipe. Avant les matchs contre les All Blacks qui s’annoncent comme le sommet rugbystique de cette décennie, les Lions ont dû se frotter au vivier du rugby kiwi, et ce tous les trois jours. Si les rencontres contre la sélection nationale concentrent la pression, la médiatisation, l’attente et souvent la qualité de jeu, elles ne sont qu’une partie – minoritaire – de la grande tournée aux antipodes. Déçu du niveau de jeu lors de la dernière tournée en Australie contre les franchises et les équipes provinciales, le monde britannique a cette fois été servi. Les Lions n’avaient perdu que deux fois en Australie il y a quatre ans (contre les Brumbies puis contre les Wallabies), ils ont déjà perdu deux fois, avant les trois tests contre les All Blacks…

Un squad, deux équipes

Sam Warburton Lions Wales Captain

Le capitaine Sam Warburton décevant depuis le début de la tournée

Première remarque, il faudrait autant parler de deux équipes des Lions que d’une seule ou alors d’un squad très large, dans lequel une équipe de titulaire se dessine et l’autre sert de réserve pour les matchs moins compliqués. C’est effectivement ce qu’il s’est passé : les équipes alignées en milieu de semaine avaient l’allure d’équipes B, avec quelques potentiels titulaires mais sans plus. Elle a perdu tous ses matchs sauf contre les Chiefs mardi (Blues et Highlanders) . L’équipe de fin de weekend comptait elle des joueurs plus talentueux et surtout plus expérimentés. Elle a gagné tous ses matchs (Barbarians, Crusaders, Maoris). Il n’y avait qu’à voir la différence de niveau entre la charnière Webb – Biggar alignée contre les Blues et le duo Murray – Farrell au-dessus en termes d’organisation et de maîtrise contre les Crusaders. Un match peut suffire pour voir qui a la trempe d’un titulaire et qui ne l’a pas. Et évidemment : c’est à 90% l’équipe de fin de semaine qui sera alignée contre les All Blacks, ce qui déjà minimise le faible niveau de jeu des Lions dans cette tournée. En fait, c’est surtout le manque de qualité du vivier européen qui est inquiétant, surtout quand on le compare au rugby kiwi : ce qui est à peu près la seconde meilleure équipe d’Europe (les Lions) perd contre la moins bonne franchise néo-zélandaise (les Blues), sans qu’il n’y ait quelque chose à redire. Le squad semble assez faible et surtout montre peu de motivation et d’esprit d’équipe. Un assemblage de bons joueurs européens en somme mais pour l’instant pas une vraie machine à gagner. A voir pour la suite. La forme du capitaine Sam Warburton est révélatrice d’ailleurs. Pour beaucoup il ne devrait pas commencer le premier test et les flankers irlandais O’Brien et O’Mahony ont impressionné. S’il commence le premier test, ce sera plus parce que Gatland le connait bien et en fait son capitaine que par son niveau actuel. Problématique pour une tournée des Lions…

L’importance de la montée en régime

Mais les choses sont en train de changer. Autre fait marquant dans une tournée aussi compliquée à appréhender, c’est la montée en régime des Lions, en terme de niveau de jeu et de forme physique. Entre le premier match contre les Baabaas, pitoyable pour une équipe de ce niveau et la performance de mardi dernier contre les Chiefs, il n’y a rien à voir. Dans une tournée, surtout comme celle-ci, le processus de montée en régime, de conditionnement des joueurs au pays, à la pression de l’évènement et de leur propre forme physique et technique est fondamentale. L’écart de niveau entre le 1er et le 3ème test est grand, celui entre le 1er et le 6ème abyssal. A chaque succession de match son lot de fraîcheur physique en plus, ses franchissements, ses mêlées réussies, ses meilleures courses etc… La progression est nette et régulière. Prendre appui sur ce qui a été fait avant, construire malgré la défaite ou la contre-performance, voilà les objectifs d’un staff des Lions. Et à côté de ça il faut ajouter la contrainte d’avoir une trentaine de joueurs susceptibles d’être titulaires, qui feront tout pour l’être et donc d’adapter son système tactique tout le temps. Le squad actuel, c’est 47 joueurs… Être coach des Lions est le poste le plus compliqué au monde ; le coach reste « sélectionneur » même pendant la tournée. Et il doit déjà avoir une grosse idée de son XV type dès le jour 1, même s’il est obligé de s’adapter en fonction des blessures, des méformes, des sanctions, etc.

Les Barbarians néo-zélandais face aux Lions

Les Barbarians néo-zélandais face aux Lions

A la suite du premier match, Warren Gatland et son staff sortaient déjà les excuses classiques : décalage horaire, manque de temps pour se préparer, méforme physique ou le manque de complicité entre les joueurs. Et on peut le comprendre, une tournée contre le meilleur rugby du monde (franchises incluses), en fin de saison, avec un rythme de matchs tous les trois jours, cela relève d’une quasi-mission impossible. Sortir victorieux est périlleux, de l’aveu même de Steve Hansen qui comprend bien l’absurdité du calendrier. Attention aux blessures et aux commotions aussi… Mais pour l’instant, force est de constater que la gestion du squad est bonne : après quasiment un mois de tournée, Gatland possède son XV type, une vraie profondeur de banc et surtout une certaine osmose dans l’effectif. Et pour dire vrai, qui aurait vu les Lions à ce niveau-là aujourd’hui après le coup de sifflet final contre les Barbarians ? Pas grand monde. Mais la machine est en route, en mode diesel, et faute d’être un coach inspiré pour ce qui est du jeu, Warren Gatland montre qu’il est excellent pour « gérer » un squad et une tournée. Est-ce que cela peut suffire ?

Les franchises néo-zélandaises, ces sélections nationales qui n’en ont pas le nom

Mais il est toujours plus facile de progresser dans l’adversité et il faut bien dire que le niveau du rugby néo-zélandais a obligé les Lions à hausser leur niveau de jeu, et vite. La tournée a confirmé le niveau exceptionnel des franchises néo-zélandaises, évidente en Super 18. On peut le dire désormais : une franchise kiwi du Super Rugby a le niveau d’une sélection nationale. Les Blues n’ont même pas forcément joué comme d’habitude lors du second test, aussi bien et avec les mêmes skills mais ont vraiment la bouteille, l’endurance, l’attitude d’un test-match, ce qui est étonnant. Des joueurs comme R. Ioane, Luatua, Faumuina ne sont pas titulaires chez les Blacks. A. Ioane, Pulu ou Parsons ne sont que des 3ème ou 4ème choix à leurs postes et surtout les Scrafton, Tuioti, Collins ou Duffie ne connaitront jamais la sélection.

Victoire inattendue des Blues

Victoire inattendue des Blues

Et pourtant, une deuxième ligne inexpérimentée mais chevronnée Scrafton – Tuioti a tenu la paire anglaise Itoje – Lawes en respect. Moins de potentiel certes mais le workrate est similaire. C’est dire la profondeur de banc et la qualité du vivier du rugby kiwi, absolument unique dans notre rugby sinon dans les autres sports collectifs. Le premier match l’a montré et il faut rappeler à ce titre ce qu’était la formation expérimentale des Barbarians néo-zélandais : un ensemble de joueurs semi-pros, pas assez bon pour avoir un contrat fixe en Super Rugby mais visiblement suffisant pour causer de très gros problèmes à la deuxième meilleure équipe d’Europe. Certes comme on l’a dit, les problèmes de décalage horaire, de manque de cohésion, etc… peuvent l’expliquer mais quand même ! On imagine assez mal des joueurs européens semi-pros, qui travaillent dans leurs fermes la semaine (c’était le cas pour quelques joueurs des Baabaas) quasiment gagner contre une sélection de l’hémisphère Sud… Ce qui épate surtout, c’est la motivation incroyable des Barbarians ainsi que des franchises à battre les Lions et on peut saisir tout le poids et l’honneur d’affronter la sélection. Il n’y a qu’à écouter le capitaine de cette sélection provinciale, Sam Anderson-Heather: « Depuis le premier jour, je suis persuadé qu’on peut gagner ce match ». Et surtout, jouer sans arrêt, attaque la ligne d’avantage, oser, etc… Ce qui est – on l’aura compris à chaque match dans cette tournée – le style et l’esprit du rugby en Nouvelle-Zélande.

On ne joue pas les Lions comme on joue une franchise du Super Rugby

Pour autant, on a vite vu l’impasse que pouvait être un jeu basé uniquement sur les turnovers. Ça a été le cas avec les Maoris, les Chiefs et parfois les autres équipes : incapables d’avoir le ballon et de créer de l’avancée, les équipes kiwis ont dû se remettre à exploiter tous les ballons de turnovers. Mais cela n’a rien de nouveau et cela n’aura pas échappé aux habitués du Super Rugby : les équipes kiwi (Hurricanes, Chiefs en tête) marquent désormais la plupart de leurs essais sur des situations de turnovers, souvent avec moins de trois temps de jeu et même parfois depuis leur propre camp. Les équipes sud-africaines s’y cassent les dents dessus. Mais visiblement, le Super Rugby n’équivaut pas à une tournée des Lions et y jouer le même rugby peut sembler stérile. En tout cas, les Lions ont montré qu’en défendant parfaitement sur les turnovers, en pressant l’adversaire physiquement, en ralentissant les phases de jeu, ils pouvaient asphyxier ce rugby de contre-attaque pratiqué par les Néo-Zélandais. Et bien sûr, ils ont le paquet d’avant pour le faire qui à de multiples reprises (Crusaders, Maoris et Chiefs au moins) auront littéralement marché sur leurs adversaires, avec une meilleure discipline, une mêlée plus forte et une touche plus précise. Et parfois, cela sautait aux yeux : ce qui est d’habitude un rugby d’inspiration, de contre-attaque et d’exécution technique sans faille est devenu sur certaines actions du « hourra rugby », du n’importe quoi. On peut se souvenir d’ailleurs de l’essai de Seymour contre les Highlanders sur une énième transversale de Sopoaga. La prise de risque est une réalité contre les Lions ! Donc on voit bien qu’à certaines conditions, le rugby kiwi peut vite devenir une impasse et le match des Chiefs en est l’illustration parfaite. Sans doute donc aurait-il fallu changer de tactique ou en tout cas muscler son jeu. Mais difficile de le faire dans le cas des Chiefs avec une équipe B voire C…

Le rugby européen est-il condamné au trio défense-pied-conquête ?

Le rugby produit par les Lions peut donc s’avérer très efficace, quand il est bien fait et quand sur le papier les joueurs sont meilleurs. Mais l’Europe n’a rien de mieux à offrir au monde ? Toutes les victoires des Lions se sont construites autour d’un gros pack qui progressivement a étouffé son adversaire. La défense a été souvent intraitable et semble être le gros point fort des Lions. Collectivement, elle a mis hors d’état de nuire les attaques des 3/4 kiwis, par exemple Damian McKenzie avec les Maoris All Blacks. Si elle reproduit son effort, elle peut vraiment contenir la vitesse et le rugby de mouvement des All Blacks. Mais il faudra encore élever sa condition physique, rester concentré de A à Z, avoir le banc nécessaire, etc… Warren Gatland a aussi en partie reposer son jeu autour d’un buteur sans faille (Halfpenny n’a toujours pas loupé une pénalité, série en cours) et d’un excellent jeu au pied d’occupation, via Sexton, Farrell et Murray. C’est ce qui a en grande partie permis aux Lions de mettre la main sur le ballon. Et si l’on rajoute à ça une mêlée forte et une touche très bien maîtrisée, on obtient une équipe européenne ultra fiable, bien dans son rugby, comme les Saracens ou le Munster des grands jours.

Halfpenny Toulon Lions

Le jeu au pied d’Halfpenny, primordial pour Warren Galtand

Pour autant, les Lions peuvent-ils se limiter à un jeu « moche » ? L’Europe n’a-t-elle rien de mieux à proposer qu’un bon pied et un bon pack ? Contre les Crusaders, les Lions ont gagné sans marquer d’essais… Impensable dans l’hémisphère Sud. L’opposition de style est totale : le rugby consiste à marquer plus d’essais que l’adversaire ou à en encaisser moins ? Les Lions semblent avoir choisi leur voie. Cela a accouché de séquences très pauvres en attaque, avec peu d’inspiration derrière et peu de passes. Peu de jeu debout aussi, de prises de lignes, de turnovers joués. Le match contre les Chiefs a quand même montré un autre visage des Lions, capables aussi de jouer un rugby assez ouvert et rapide. Il semblerait quand même que la tactique de Gatland est de suivre le schéma défense-pied-conquête, à rebours de l’évolution actuelle du jeu, qui pousse le rugby vers toujours plus de passes, de courses et de skills comme l’a montré la dernière coupe du Monde. Très efficace certes, mais suffisant contre les All Blacks ? Le nom du vainqueur de la série en dira long sur le meilleur rugby à pratiquer. S’il y a certes deux façons – voire plus – de jouer au rugby, les deux ne se valent pas forcément. Les Lions peuvent tout à fait choisir ce plan de jeu, mais il faudra alors être ultra solides en défense, en conquête et prendre l’ascendant sur le pack des Blacks, ce qui serait quasiment la première fois depuis 7/8 ans…

Contre les All Blacks : le récit d’un désastre avant l’heure

On ne le dira jamais assez : si les Lions se sont souvent plaints de ne pas être en condition optimale, les franchises non plus. Les Lions n’ont pas vraiment joué le « meilleur » du rugby néo-zed dans la mesure où les Chiefs et les Highlanders n’avaient ni leurs All Blacks, ni les joueurs retenus avec les Maoris All Blacks. Et ce sera à peu près la même chose pour les Hurricanes. Quasiment tous les joueurs alignés côté All Blacks samedi joueront leur premier match dans cette tournée : les frères Barrett, Retallick, Lienert-Brown, les Smith, les Savea, Cane, Squire, etc. et on peut ajouter Read, Coles et Crotty, blessés avant. Et c’est bien pour ça que la partie s’annonce compliquée pour nos amis britanniques et irlandais…

Les All Blacks ont déroulé 78 à 0 pour leur premier test de 2017

Les All Blacks ont déroulé 78 à 0 pour leur premier test de 2017

Peuvent-ils les battre ? On a déjà vu que le choix du style de jeu semblait logique, loin d’être suffisant sur le papier. Les All Blacks vont pratiquer le rugby qu’on leur connait, exploiter les turnovers, être très réalistes et casser la ligne d’avantage en première main. La raclée contre les Samoa (78-0) la semaine dernière a rappelé à certains ce dont les Blacks étaient capables. Quasiment tous les indicateurs nous poussent à croire que les Lions vont prendre l’eau. L’un des seuls éléments qui peut faire pencher la balance en faveur des Lions est le problème de la confiance, récurrent chez les All Blacks. S’ils doutent vraiment, les All Blacks peuvent perdre leur inspiration en attaque et on connait l’importance du ressort psychologique dans les grands tests-matchs. Sans domination devant et sans prendre l’avantage physique, les Lions ne peuvent pas exister, leurs arrières sont trop limités. Le hold up parfait pour Warren Gatland est de faire douter les All Blacks à chaque minute, de les pénaliser, de continuer à bien défendre, de ralentir les sorties de balle et de leur rendre peu de ballons. Mais vous voyez bien qu’on ne peut pas s’empêcher de trouver des solutions pour nos amis britanniques et irlandais. Personne ne se demande comment les All Blacks vont réussir à gagner. Sans doute parce que la solution est toute trouvée : la Nouvelle-Zélande va jouer son rugby, celui qu’elle pratique depuis quasiment 10 ans sans faute, faire courir ces Lions, les user et les faire désespérer…

Author: Antoine

Dépressif pendant plusieurs années. A sombré non pas dans la drogue, mais dans le Top 14 de longs vendredis soir, notamment à travers les prestations d’une équipe jouant en blanc et rouge (ou ciel et blanc je sais pas trop ; ah, on me souffle dans l’oreillette que c’est pareil de toute façon) dirigée par un type au nom d’effaceur et qui a toujours fait des chemises trop chères pour moi. Tout semblait perdu, je n’étais plus que l’ombre de moi-même, rêvant parfois d’un « David Marty Tribute » sur Youtube. Et un beau jour, mon adolescence de pré-Directioner fut sauvée de justesse par le rugby, le vrai, celui d’en bas (pas d’Agen hein). Richie, Bismarck et Quade sont devenus mes héros, le Super Rugby mon fantasme. P.S : tente de temps à autres de pondre des papiers sur un blog constitué d’un futur chauve étant grand admiratif de Sony Bill Williams et d’un stagiaire argentin alcoolique souvent habillé en poncho.

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