La désinformation appliquée au rugby

Chaque nouvelle défaite du XV de France comporte son lot de critiques, d’accusations et de sens de la tragédie. Les tirailleurs du XV de France sont légions sur Twitter désormais mais une certaine presse spécialisée occupe une place de choix dans cette position si confortable lorsque l’on ne fait pas partie du sport professionnel de l’intérieur. Il est en effet de bon ton de dégrader ceux qui constituent pourtant leur gagne-pain. Une revue de presse critique du « jaune » est possible, quelques jours après la défaite face à la Nouvelle-Zélande. Pourquoi cette désinformation, en mettant la lumière non pas l’important mais le plus polémique, l’impressionnant et le lyrique, avec comme fond sonore les sirènes de l’audience et du nombre de tirages ?

Mettre la responsabilité sur les joueurs et le coach alors que les raisons sont autres

« Il faut trouver des coupables ». Les journalistes et autres chroniqueurs aiment se croire dans un western où l’on cherche sans cesse les Hommes à abattre. Responsables de tous les maux, les joueurs du XV de France ont tous tour à tour été descendus dans les colonnes du journal. Guirado, souvent proclamé Monsieur Courage du XV de France en a pris pour son grade ce lundi, en mettant en cause son manque de leadership alors même qu’on l’honorera sans doute dans deux ou trois matchs, si ce n’est à la prochaine rencontre face aux faibles Springboks. Il n’y a pas de place à la méforme et à la contre-performance, tout le monde doit être bon. Alors même qu’absolument tous les vis-à-vis kiwis des Français étaient meilleurs techniquement, physiquement, tactiquement. Il était purement inconcevable qu’un Belleau soit meilleur qu’un Barrett ou qu’un Thomas déborde un Ioane. Aucun joueur français depuis Dusautoir ne pourrait être titulaire dans une équipe néo-zélandaise. S’en étonner relève soit de l’aveuglement, soit de la malhonnêteté. A partir de là, pourquoi ne pas juger et analyser en proportion de ce que la France est capable de faire ? On pourrait écrire des livres entiers sur la faiblesse technique de Picamoles par rapport à Read, à quoi bon ? Il est si facile de porter tous les malheurs de la France à un médiocre Yohann Huget, alors même que ce n’est sans doute pas lui qui est responsable du manque d’ailiers de talent dans notre pays mais bien plus les clubs qui systématisent l’ailier fidjien en Top 14 mais aussi en Pro D2.

Pour le coach, idem. Depuis 10 ans Guy Novès est reconnu comme le spécialiste français, meilleur technicien à l’époque du grand Toulouse et capable de redonner à la France son meilleur niveau. Tout le monde s’est accordé à le dire à sa nomination en 2015, le « jaune » en tête. Et c’est ce même journal qui met désormais en doute ses qualités, suggérant qu’avec les mêmes joueurs mais avec un autre coach les choses seraient déjà différentes. Vous avez dit footballisation des esprits ? C’est pourtant encore au sein de ces mêmes pages que sont décriés les pseudo-excès du foot et du professionnalisme d’aujourd’hui, coincé dans le passé d’un XV de France glorieux (une double-page est d’ailleurs accordée à la génération de la Coupe du Monde 1987, à la fin du journal). Pareil pour Laporte, sa politique à la tête de la FFR est systématiquement mise en doute, alors même que Laporte mène comme il le peut les réformes demandées de toute part. Et si l’on arrêtait de chercher du tort aux Hommes alors même que les raisons de l’échec se nomment Top 14, formation et abondance de joueurs étrangers au niveau douteux ? Cet état de fait est pourtant bien intégré et sans cesse répété – jusqu’à « l’overdose » dit Jacques Verdier dans son édito – mais malheureusement l’arrivée d’un All Black (2 sélections pour dépanner il y a 3 ans) est hautement saluée dans la page transferts. Leur méconnaissance de Dominic Bird en l’occurrence les amène à commencer l’article en parlant de ses mensurations, une façon de remplir la feuille et de masquer son inculture…

Se plaindre et s’émerveiller : un sport national

A force de ne parler quasiment exclusivement du rugby français se crée une impression de tourner en rond et de lamentation chaque dimanche soir de la semaine. Et le journal oublie vite que la planète rugby n’est pas si désolante que ça et que chaque weekend abrite son lot de surprises, de bonnes performances, de nouveaux joueurs, etc… Nous vivons une bonne période pour ce qui est du jeu : on a jamais joué aussi vite, aussi juste techniquement, les défenses doivent redoubler d’efficacité et les attaques sont plus inventives que jamais. Mais centré sur un Hexagone effectivement en décomposition, le journal ne montre quasiment que le XV de France – c’est-à-dire la Nation qui a le plus perdu de places au classement World Rugby ces 10 dernières années – et son championnat qui va avec, le Top 14 alors même que le niveau de jeu en Premiership et en Super Rugby ne cesse d’augmenter. Sans parler de l’attractivité du Pro 15 en termes de jeu et de la Top League. On comprend donc mieux pourquoi certaines colonnes ressemblent à des hommages qui tournent en boucle, à des chroniques nostalgiques sur fond d’un langage lettré et lyrique.

Retourner sa veste est aussi une spécialité. A certaines heures la plainte, à d’autres l’émerveillement. Les lendemains de matchs face à la Nouvelle-Zélande font très généralement partie de la première catégorie. On vend du papier en blâmant le XV de France et au jeu de « qu’est-ce qui sera le plus humiliant ? ». On peut comprendre la réaction d’amoureux de ce sport et de leur équipe nationale d’en arriver là mais la dégradation en place publique n’a jamais aidé personne. Au contraire, elle accentue la pression à la veille du second match du XV de France et la presse spécialisée – par son poids sur les joueurs, le staff et surtout le public – déclenche de l’attente démesurée envers l’équipe et crée un impératif de performance. Faut-il rappeler que le sport professionnel laisse peu de place aux miracles et qu’il est absolument lésé de croire un seul instant que la 8ème Nation mondiale va gagner contre les doubles champions du Monde et que son équipe B va par chance prendre le dessus sur les meilleurs joueurs du Super Rugby ? Impressionnant de régularité – quoi qu’on en dise – la France est à son niveau, dépassée par l’Irlande et l’Angleterre sur le plan européen et à peine meilleure que l’Italie. Alors on peut trouver des espérances dans une 3ème place au Tournoi des 6 Nations ou dans un quart de finale de Coupe du monde mais on ment au public. Sans doute faudrait-il d’abord pointer des motifs de satisfaction et saluer les arrivées prometteuses de Dupont, Ducuing, Cancoriet, Doumayrou ou Belleau et en fait de plein d’autres jeunes joueurs (Ramos, Ntamack, Couilloud, Rebbadj, Lambey, Gomes Sa, Priso, Tauleigne, Diaby, Dubié, etc…) et de pointer malgré ce Top 14, la qualité du réservoir français ! Le « jaune », bien qu’aimant lyriquement la fraîcheur de la jeunesse, passe son temps à ne pas être indulgent envers de nouveaux joueurs qui découvrent le niveau international et de suggérer que peut-être ils n’avaient pas le niveau, que le coach s’était sûrement trompé, qu’il faudrait un autre joueur, etc… Au final, à ce degré de critique et de mise en tort, on en arrive à un point où personne n’est un bon rugbyman trois matchs à la suite. L’excellent Dupont a du souci à se faire, il sera dans deux, trois ou quatre matchs lui-aussi à son tour mis en doute et le public français répétera en partie…

Le coup du « sursaut d’orgueil » pour cacher le manque de technique 

On pourrait quasiment échanger les Unes et les analyses entre les matchs tant ce sont toujours les mêmes arguments qui reviennent : manque d’envie, de solidarité, de « grandeur » et de respect d’un test-match. Soit autant de critères qui sans être anecdotiques sont dépassés à l’heure d’un rugby de vitesse et de jeu de transition. On trouve un beau panel de ces expressions empruntées au rugby de clocher dans les différents articles : « révolte », « sainte colère », « honneur ». Autant de termes qui s’ils ont le mérite d’être inspirants pour ceux qui les écrivent n’offrent pas vraiment de debrief tactique lucide. C’est pourtant parfois le cas, par les stats proposées ou les « clés du match ». Pourquoi ne pas continuer ? On aimerait en voir plus et lire une analyse technique qui sans être barbante offre au lecteur des nouvelles façons de regarder sa télévision et d’apprécier ce complexe (donc passionnant) sport.

Typiquement, parler de « sursaut d’orgueil » en seconde mi-temps de la part du XV de France, c’est tromper tout son monde et masquer sous des chimères du « courage » et du « caractère » une incapacité à scorer. Tout se passe comme si le XV de France (et seulement lui) gagnait des matchs en faisant des coups de pression furtifs. Les All Blacks ne sont jamais sortis de leur match et n’ont fait qu’encaisser un essai de pénalité sur une grosse erreur de Sony Bill Williams, qui après presque 10 ans de rugby à XV n’a pas trop d’excuse. Mais le mythe du French flair et de la chevauchée lyrique, des épopées en solitaire et du mat dans la tempête ont encore de beaux jours devant eux et font visiblement bonne presse. La réalité d’une Équipe de France certes plus motivée mais toujours aussi incapable de donner du volume de jeu et de l’initiative est pourtant là. Sur ce match, la France (comme d’autres équipes) perd en rendant trop de ballons aux Blacks, en étant trop imprécis techniquement et mauvais au pied. L’illustration parfaite est l’en-avant de Nans Ducuing à la 39ème minute qui offre un ballon de contre inestimable à Damian McKenzie, dans les 40m français, conclu par Cane. Et ce type d’essais n’est plus à voir sur le mode du « contre assassin » mais bien de l’essai classique des All Blacks, exploitant le couloir des 15m, le jeu debout, via des animateurs qui font circuler vite le ballon. Il serait temps de s’en rendre compte.

Une vision toujours arriérée et approximative des All Blacks

Justement, regarder un peu plus de Super Rugby et de Rugby Championship serait une bonne chose pour certaines plumes. Ça leur éviterait déjà de voir le mauvais jeu partout, on l’a dit, mais ça leur permettrait de mieux comprendre cette équipe que sont les All Blacks. La Nouvelle-Zélande continue en France d’être traitée sous l’angle du « mythe », de la « magie noire », des terribles guerriers du Pacifique, etc… S’il est vrai que les Blacks n’ont quasiment pas d’équivalent dans leur sport et peut-être dans les autres, se renseigner un peu mieux sur l’équipe actuelle serait pas mal. Il y a tant à dire sur l’évolution du rugby moderne, sur la technique des Kiwis, sur les nouveautés qu’apporte le rugby néo-zed qu’il est vraiment dommage de ne pas bénéficier des France-Nouvelle-Zélande pour le faire, tant cela offrant une fenêtre incroyable sur ce rugby encore méconnu depuis l’Hexagone. Cela évitera de présenter Damian McKenzie, Rieko Ioane ou Waisake Naholo comme des « nouveaux » alors que cela fait deux, trois voire quatre ans qu’ils cartonnent down under. Et la problématique du « On écrit ce que les gens veulent lire » est fausse quand on est en France, une machine à créer de l’imaginaire, du mythe, des opinions, des manières de voir comme c’est déjà le cas d’une façon générale dans d’autres médias. S’en remettre au lecteur pour dire « Damian McKenzie, ça n’intéresse pas les Français » c’est un leurre et d’ailleurs, c’est bien pour ça que la blogosphère rugby fonctionne si bien. Mais l’on aime ressasser le souvenir des Gallaher, des Meads et des Lomu et utiliser la mémoire comme matériau de vente. C’est bien dommage, pendant ce temps-là, il se passe des choses aux antipodes…

De la même façon, s’opposer au match en semaine est un cas franco-français. Le match non-officiel de la semaine est monnaie courante dans l’hémisphère Sud et la dernière tournée des Lions en a fourni un exemple grandiose. Il s’agit de profiter de la venue rare d’une équipe de l’autre hémisphère pour faire jouer de nouveaux joueurs, les amener dans le bain du niveau international, et finalement de tester le vivier de son pays. Étonnant (Malhonnête ?) de feindre ne pas comprendre qu’évidemment on ne va demander aux mêmes joueurs de jouer trois jours après, qu’évidemment ce n’est pas un match officiel aux yeux de World Rugby mais un match d’entraînement et qu’évidemment c’est la même chose pour leurs adversaires. Et si c’est le « match du business », ce n’est pas uniquement un choix de la France mais c’est clairement négocié avec la NZRFU qui multiplie les sorties des All Blacks en Europe. Dans le contexte actuel de naming et de droits TV en hausse, évidemment que le match rapporte aux deux fédérations et bien sûr que le public se déplace pour voir cette prestation assez unique. Sur le plan du jeu, la partie est très alléchante. Alors pourquoi en faire une polémique, alors-même qu’encore une fois cela donne au rugby en France une certaine visibilité (et d’ailleurs des histoires à raconter pour remplir les pages jaunes) ?

Alors certes, le « jaune » a le mérite d’exister et continue à offrir une presse spécialisée en France. Mais alors que L’Equipe semble avoir délaissé le rugby au profit du PSG et de l’OM, d’autres se retrouvent quasiment en situation de monopole. Et les blogs n’offrent souvent qu’un complément ou qu’une alternative à un autre public en recherche d’indépendance et de liberté de format.  Mais il y a du bon quand même : la revue technique du journal offre au lecteur une excellente expertise, éclairée par un commentaire d’un coach ou d’un joueur. Les fiches du match et les stats restent de bons repères mais assez normales avec leurs moyens. Aussi, le journal est unique pour la visibilité qu’il donne au rugby semi-amateur et amateur, ce qui ravira tout le Midi et les vestiges du rugby de clocher. Mais pour le reste… Il est dommage de disposer de moyens et d’une audience de plonger son lectorat dans la médiocrité et la critique facile.

Author: Antoine

Dépressif pendant plusieurs années. A sombré non pas dans la drogue, mais dans le Top 14 de longs vendredis soir, notamment à travers les prestations d’une équipe jouant en blanc et rouge (ou ciel et blanc je sais pas trop ; ah, on me souffle dans l’oreillette que c’est pareil de toute façon) dirigée par un type au nom d’effaceur et qui a toujours fait des chemises trop chères pour moi. Tout semblait perdu, je n’étais plus que l’ombre de moi-même, rêvant parfois d’un « David Marty Tribute » sur Youtube. Et un beau jour, mon adolescence de pré-Directioner fut sauvée de justesse par le rugby, le vrai, celui d’en bas (pas d’Agen hein). Richie, Bismarck et Quade sont devenus mes héros, le Super Rugby mon fantasme. P.S : tente de temps à autres de pondre des papiers sur un blog constitué d’un futur chauve étant grand admiratif de Sony Bill Williams et d’un stagiaire argentin alcoolique souvent habillé en poncho.

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