Bile noire

A l’issue du deuxième match des bleus, les sempiternelles complaintes redémarrent avec une fougue jamais lasse de se repaître jusqu’à la nausée de sa propre redondance. Et si le monde du rugby, et notamment le corps arbitral, expliquait les contre-performances du rugby français ? Et si après la condamnation unanime de la soi-disant médiocrité des joueurs et du staff, il était possible de trouver un autre bouc émissaire et de le traiter de manière tout aussi excessive ? J’ai nommé l’arbitre. Qu’il s’agisse de celui de champ, de touche ou celui chargé de la vidéo, les commentateurs de l’hexagone (mais aussi les supporters), épuisés par des semaines, des mois, des années de critiques assassines envers une équipe, leur équipe, qui n’a cessé de les décevoir, se disent maintenant que le complot n’a que trop duré et qu’il faut désormais appeler un chat un chat. Les arbitres sont des « salauds » pour paraphraser feu Thierry Roland et si les Blacks gagnent aussi souvent c’est parce qu’ils ne sont jamais sanctionnés et sans doute parce que comme le dit sans rougir Kevin Gourdon, ils trichent. Pas étonnant donc que des tricheurs arbitrés par des incompétents évidemment corrompus soient victorieux. Et qu’importe si Ian Foster, adjoint de Steve Hansen, rappelle les huit cartons jaunes et le rouge (mérité) infligés aux Blacks l’an dernier.. qu’importe car il ne s’agit tant pas de dire ce qui est que d’imaginer ce qui nous arrange ou nous console. La mauvaise foi à ce niveau n’est qu’une boursouflure vulgaire du mensonge.

Le premier test fut pourtant intéressant. Des bleus vaillants durant une première mi-temps qui les vit réaliser de belles choses, un carton jaune plutôt logique pour une cravate, des accélérations néo-zélandaises redoutables et une équipe de France qui finit par rendre les armes. Reste le fait de jeu qui fit débat attestant ainsi de la machiavélique machination dont est victime l’équipe de France. Il n’en fallait pas plus aux esprits chagrins de tous bords pour crier à l’attentat et pour imaginer dans leurs rêves les plus fous les pires tourments à Sam Cane et Ofa Tu’ungafasi pour avoir sciemment et méthodiquement démoli Rémi Grosso. Jacques Brunel après visionnage est pourtant revenu sur ses propres déclarations à chaud en déclarant à propos du plaquage :”Hier, j’avais dit qu’il me paraissait dangereux et illicite. Mais je crois que c’est accidentel”. Évidemment, un carton jaune aurait pu être attribué pour cette action même si ce n’est pas toujours le cas dans cette configuration. Le plaquage de Sam Cane est haut mais il est effectué sur un joueur allant déjà au sol et qui s’en va heurter en tombant l’épaule du défenseur avançant pour le plaquer. Répétons-le, Jacques Brunel a revu les images et à moins que ce dernier soit lui aussi considéré comme un traître à la solde de l’ennemi ou un incompétent notoire (ce qui ne tardera pas s’il continue à être honnête et lucide), on peut se fier à l’expertise d’un homme qui connaît un peu ce jeu et ses infortunes.

Reste que la commedia dell’arte à la française atteignit son point d’orgue avec la déclaration pleine de finesse d’un Kevin Gourdon, bon joueur au demeurant, mais qui pour l’occasion avait beaucoup de choses à se faire pardonner. Mesdames et messieurs… (roulements de tambour): les Blacks trichent. Car évidemment jamais les Français ne sont à la limite (ils seraient bien les seuls), jamais les demis de mêlée français ne filoutent (c’est aussi leur métier et Morgan Parra qui connaît son affaire est aussi apprécié pour cela), jamais les gratteurs tricolores ne cherchent à pourrir les ballons (ne pas le faire serait d’ailleurs considéré comme une faute professionnelle), bref… Il faudra tout de même songer un jour à fermer le bureau des lamentations et laisser à ceux qui savent et qui ne font pas dans la surenchère permanente (Jacques Brunel en est l’exemple parfait) le soin de commenter des matches de rugby et éventuellement de souligner les manquements éventuels qui s’y déroulent. On préférera à ces poses grotesques les deux messages empreints de camaraderie échangés par réseaux sociaux interposés entre Rémi Grosso et Ofa Tu’ungafasi, bien éloignés des mesquineries de ceux qui doivent à la télévision vendre du règlement de compte à OK ovale afin de flatter les plus bas instincts des supporters déçus.

Le deuxième match fut lui aussi sujet à déblatérations car comme le Phénix, la mauvaise foi ne meurt jamais et peut toujours compter sur des glandes surrénales dopées au chauvinisme le plus crasse. A peine a-t-on entendu de la bouche des commentateurs que le rouge infligé à Benjamin Fall était sans doute logique que le doux bruit du « oui mais… » cocardier réapparaissait car en la circonstance l’arbitre, encore un fieffé vendu, avait respecté la règle à la lettre… trop à la lettre peut-être pour certains qui voyaient dans ce respect de la règle un zèle méchamment anglo-saxon. La tête étant dans le prolongement du cou lui-même rattaché étroitement au dos, ne pouvait-on pas considérer que s’il était tombé sur la tête, Beauden Barrett était aussi tombé sur le haut du dos. CQFD. Le grand oublié de ces propos ubuesques reste le demi-d’ouverture Néo-Zed qui l’a quand même échappé belle et qui ne reviendra pas sur le terrain après son protocole commotion. Et que dire de l’acharnement des mêmes atrabilaires qui regrettèrent tout le match la prétendue mansuétude de l’arbitre envers Sam Cane (toujours lui décidément) coupable d’avoir écroulé un maul (une première) et d’avoir poussé (quelle horreur !) Morgan Parra. Tout cela serait risible si ce n’était pas avant tout exténuant.

Non, décidément, les Bleus mais aussi les Blacks méritent mieux que cette bouillie de commentaires et de partis pris idiots car sur le pré, il y eut match. A 14, et contrairement à ce qui était prévu après le carton rouge, les Français n’ont jamais démérité et ont opposé à des Néo-Zélandais pas franchement transcendants une résistance qui les réconciliera un temps (combien de temps, là est la question) avec leurs supporters ce qui en l’occurrence n’est déjà pas si mal. Était-ce le carton rouge  et la perspective imprévue d’une promenade de santé ? Reste que les locaux n’ont pas toujours mis les ingrédients nécessaires pour étouffer l’équipe de France qui, à l’inverse, a su trouver de bien belles ressources pour ne pas plier totalement. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas une si bonne nouvelle que cela pour la France car Steve Hansen n’aura pas beaucoup de mal à remobiliser ses troupes. Les plaquages manqués (plus d’une vingtaine), les approximations et les mauvais choix furent légion et il y a fort à parier que les séances vidéos à venir risquent d’être édifiantes pour certains joueurs qui ne peuvent clairement se contenter de ce type de performances. En effet, même si les Français se sont montrés remarquables d’abnégation, comment accepter pour le staff des Blacks que son équipe n’ait pas réussi à tuer un match qui devait leur permettre, dans ces circonstances, de peaufiner leurs combinaisons. Les Français sont prévenus, ils ne seront pas pris à légère et nonobstant leurs défaites et leurs errements passés, ils demeurent une nation qui sait jouer au rugby et qui est toujours capable de brouiller les cartes même face à la meilleure nation du monde.

Author: Fabien

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