Comment (re)devenir performant ? Le cas des Blues et de son modèle de développement

Les Blues entament l’année 2019 avec beaucoup d’espoir, de nouveaux joueurs, de nouveaux coachs. Mais chaque année la cassette tourne en boucle et la situation donne un air de déjà-vu. Malgré un effectif dantesque sur le papier, la franchise d’Auckland est l’accident industriel du rugby néo-zélandais et les changements successifs de coachs ou de joueurs n’y font rien. La question est simple et a le mérite d’être intéressante au sein d’un rugby pro de plus en plus exigeant : comment transformer des loosers en champions ?

Melani Nanai Blues

Melani Nanai contre les Crusaders lors de la dernière journée du Super Rugby 2018 ou une énième image d’une saison cauchemardesque. Crédits : zimbio.com

Un mouton noir en Nouvelle-Zélande

Les Blues sortent d’une saison qui a peu à peu pris l’allure d’une catastrophe ambulante. Pourtant plutôt bien entamée et source d’espérance après une saison 2017 encourageante, les Blues n’ont pas relevé le cap et ont même sombré dans la médiocrité, un peu plus… Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les Blues ont terminé derniers de la poule néo-zed pour la 5ème année consécutive. Ils ont fini avant-derniers (14ème) au classement général, juste devant les Sunwolves, avec seulement 4 victoires pour 12 défaites. La défense a souvent pris l’eau, les Blues finissant la saison avec -131 de différence entre points marqués et points encaissés. Ils ont frôlé le record du plus petit nombre de succès de la franchise, à savoir 3 victoires en 2015. La franchise n’a pas connu les playoffs depuis 2011…

            Pourtant la franchise a gagné 3 fois le Super 12/14 (1996, 1997, 2003) et possède un taux de victoires autour de 52% depuis ses débuts. Avec les Crusaders, ça reste l’équipe kiwi qui a le plus marqué l’hémisphère Sud et il faut rappeler que jusqu’il y a encore 5-10 ans, les Chiefs et les Hurricanes étaient des équipes abonnées au ventre mou, constamment débordées par les Crusaders, Brumbies, Bulls, Waratahs, Stormers, etc… Cela montre bien que la défaite n’a rien d’une fatalité et que le succès dans le rugby professionnel, notamment dans le Sud mais pas que, n’est jamais garanti : les années de galère masquent aussi des « petits succès » de coulisses et des phases de reconstruction. Les exemples de Toulouse en Top 14 ou d’Exeter en Premiership le rappellent. Ce qu’il y a de bâtard dans le Super Rugby – ce qui fait aussi sa chance – c’est le système sans descente, qui fait qu’une équipe mauvaise est condamnée à le rester parfois plusieurs années et ne lutte même pas pour le maintien. Les saisons paraissent sans enjeu et ce pour un tiers des équipes en général. Et comme en Top 14, le spectre de la « crise » en toile de fond, de la pression continue et de la dynamique du « jouer pour ne pas perdre » commencent sérieusement à prendre le dessus alors même que l’on présente souvent naïvement l’hémisphère Sud comme un territoire de « beau jeu », déconnecté des réalités économiques et de l’impératif de résultats. Les raisons sont connues : droits TV lucratifs et proportionnels au statut de la franchise, sponsoring (idem), pression des supporters et renommée extérieure de la franchise et d’une ville, affluence dans les stades, progression du professionnalisme, montée de la concurrence, départ de joueurs vers l’Europe et ce de plus en plus tôt, etc… Autant de choses qui font que les Blues, notamment, ont constamment marché sur des œufs ces dernières années, incapables d’inverser la tendance et tombant dans le psychodrame dès les premières journée du championnat. Ça n’explique pas tout, mais ça devient une variable très importante dans la forme d’une franchise, surtout pour une franchise implantée dans le territoire le plus dense du pays, économiquement parlant (Auckland est le poumon de l’île) et rugbystiquement (la région forme le plus de rugbymen dans l’île, constamment).

New Zealand Rugby à la rescousse

S’il est parfois inutile de s’acharner sur les lacunes d’une équipe au point de la critiquer sans arrêt – c’est le fonds de commerce de la presse sportive classique –, pointer des problèmes profonds et récurrents comme ceux existants aux Blues relève plus de la compréhension des choses que de la mauvaise volonté. C’est aussi se mettre à hauteur des organisations – franchises, fédération, clubs, équipe nationale – pour mieux comprendre la situation. Ici, le cas des Blues était tellement préoccupant pour la fédération néo-zed (New Zealand Rugby) qu’elle a changé elle-même les hommes à la tête de la franchise en envoyant ses propres protégés. Une façon de secouer de l’intérieur la franchise et d’enrayer le cycle de contre-performances. Richard Dellabarca (membre de la fédé) est ainsi nommé à la tête de la direction, de l’administration et du management de la franchise. L’ancien Ministre Sam Lotu-Iiga rentre aussi dans le board des Blues à cet effet. John Hart est quant à lui (le coach des All Blacks en 1999) désigné manager technique, forme de relais entre les tribunes et le terrain. C’est l’homme clef du programme en réalité. John Hart rétrograde alors Tana Umaga comme coach assistant et c’est Leon MacDonald qui endosse le rôle de headcoach. MacDonald fait partie des coachs qui montent au pays. Il a clairement fait ses preuves avec Tasman en Mitre 10 Cup et a opéré comme assistant chez les Crusaders dans l’ombre de Scott Robertson, possible futur coach des All Blacks. La mise sur orbite de Macdonald aux Blues marque la dernière étape d’une progression constante.

Nouveaux coachs, nouvelle époque : Leon Macdonald et Tana Umaga.

Nouveaux coachs, nouvelle époque : Leon Macdonald et Tana Umaga.

Ce qui est intéressant est le caractère exogène de la restructuration des Blues. Ce n’est pas la franchise qui change ses plans et vire son coach, comme c’est souvent le cas d’habitude, c’est New Zealand Rugby qui tape du poing sur la table en décidant du devenir de la franchise. Des changements assez brutaux mais visiblement nécessaires pour faire changer les choses. Si on sait que la fédération est bien le patron du rugby néo-zed, qu’elle détient les contrats des joueurs et oriente la politique du rugby dans le pays, une intervention aussi profonde dans une franchise relève de l’extraordinaire. On comprend bien alors qu’aux yeux de la fédé et du pays entier que les Blues ne sont pas un simple problème que « pour eux » : l’équipe envoie de moins en moins d’All Blacks, forme peu de nouveaux jeunes et beaucoup de joueurs ne sont pas dans une dynamique de haut niveau, bref les Blues ne répondent plus aux standards du rugby kiwi. La franchise ne servirait plus la fédé et son intérêt ultime, à savoir les All Blacks et le Super Rugby perdrait son rôle de laboratoire de la sélection nationale. En une année de Coupe du monde, on comprend alors ce qui peut très vite relever d’un problème de fond. Les Blues font tache en Nouvelle-Zélande mais les cas de la Force, des Rebels voire des Reds ont souvent été pointés du doigt de l’autre côté de la mer de Tasman. Tom Coventry (coach des avants, ancien assistant aux Chiefs) et Daniel Halangahu (skills et arrières, ancien joueur des Waratahs) complètent ce nouveau staff, qui s’il a un  peu l’allure d’un puzzle en pièces détachées peut s’avérer intéressant et qualifié.

Des bureaux au terrain ?

Ce que New Zealand rugby pointe du doigt dans la restructuration des Blues, ce n’est pas tant la qualité de l’effectif (ça elle ne peut le changer) que des problèmes de gestion des affaires courantes. En effet, aux yeux d’une fédération, on évoque volontiers des problèmes de management, d’administration et de gouvernance que des explications techniques ou stratégiques comme peuvent le faire les coachs. C’est donc bien des effets à moyen terme et pérennes que vise le boss du rugby néo-zélandais. John Hart a fait du rapprochement entre les Blues et ses trois provinces (Auckland, Northland et North Harbour) une priorité. Des problèmes aussi simples que la location des terrains entre Auckland Union et la franchise devenaient réguliers, au point de condamner les petites équipes à évoluer sur des terrains médiocres. La restructuration des Blues a donc pris l’allure au début d’une grande concertation de tous les acteurs du Nord de l’île, en essayant de donner la parole à des acteurs autres que les Blues. Changer les Hommes à la tête de la franchise fait partie du processus et c’en est le point culminant mais la restructuration voulue par NZRU se veut plus profonde. On note d’ailleurs qu’Auckland, à son niveau en NPC, s’est largement faite déborder par Canterbury ou Taranaki depuis une bonne dizaine d’années et ce malgré un effectif ayant faisant figure d’épouvantail dans la compétition. On comprend alors que les soucis sont aussi financiers et plus uniquement sportivo-sportifs, à commencer par l’affluence dans les stades, à l’Eden Park notamment. Une bonne franchise, ce sont des provinces performantes et inversement, c’est pour cela que sans stratégie globale, les Blues avanceraient à l’aveugle sans grande garantie. Et très clairement, les Crusaders – à l’instar de l’Irlande en Europe au niveau international – font office de modèle à suivre actuellement, dont les succès actuels masquent des contre-performances récentes. La volonté d’orienter le recrutement quasi exclusivement chez Auckland, North Harbour et Northland relève d’ailleurs de cette dynamique.

Stephen Perefota Blues

Stephen Perefota, futur de la franchise.

Pour autant, si un tel ménage dans la maison Blues semble profond et plutôt bien négocié, on peine à voir les effets possibles sur le terrain. Et pour cause, de tels choix dans la gouvernance touchent au domaine du long terme. Hart, homme de la situation, n’est pas naïf : « Il s’agit d’obtenir des succès sur le terrain et un système de jeu performant pour créer du succès à long terme. Ça n’arriverait pas du jour au lendemain. » Ces réalités peuvent donc sembler loin du terrain, pour le moment. Mais la fédé semble avoir fait le boulot de son côté en reprenant en main la franchise, aux coachs de faire le leur en trouvant comment marquer des essais. Le cas des Blues montre bien la dure loi du professionnalisme : rien n’est laissé au hasard et la bonne santé d’une franchise dépasse largement le cadre du rectangle vert. Malmenée dans la concurrence insoutenable du rugby néo-zed, la franchise a surtout besoin dans un premier temps de marquer le coup avec quelques bons succès d’entrée, notamment contre les Chiefs et les Highlanders qui seront ses concurrents directs dans la poule. Le facteur psychologique est important, il s’agit de replacer les Blues dans une dynamique de performance. On l’a dit, les solutions existent sur le terrain, avec des joueurs d’avenir comme Stephen Perefota, Dalton Papalii, Blake Gibson, Caleb Clarke, Jacob Pierce ou TJ Faiane. Malgré un bon effectif donc, difficile de croire à un changement de décor en l’espace de quelques mois. Il est très peu probable que les Blues dépassant les Crusaders ou les Hurricanes qui font figures de locomotives dans le championnat et dans le pays. Gagner contre des franchises moyennes australiennes ou sud-africaines, se mettre en confiance et progresser prudemment semblent déjà de bons objectifs pour la saison 2019. Difficile de croire au miracle donc, les Blues entament une énième saison de transition, en espérant que celle-là soit la bonne.

Author: Antoine

Dépressif pendant plusieurs années. A sombré non pas dans la drogue, mais dans le Top 14 de longs vendredis soir, notamment à travers les prestations d’une équipe jouant en blanc et rouge (ou ciel et blanc je sais pas trop ; ah, on me souffle dans l’oreillette que c’est pareil de toute façon) dirigée par un type au nom d’effaceur et qui a toujours fait des chemises trop chères pour moi. Tout semblait perdu, je n’étais plus que l’ombre de moi-même, rêvant parfois d’un « David Marty Tribute » sur Youtube. Et un beau jour, mon adolescence de pré-Directioner fut sauvée de justesse par le rugby, le vrai, celui d’en bas (pas d’Agen hein). Richie, Bismarck et Quade sont devenus mes héros, le Super Rugby mon fantasme. P.S : tente de temps à autres de pondre des papiers sur un blog constitué d’un futur chauve étant grand admiratif de Sony Bill Williams et d’un stagiaire argentin alcoolique souvent habillé en poncho.

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