Global Rapid Rugby : retour sur le nouveau phénomène du rugby pacifique et asiatique

Comme un goût d’artificiel et d’attirant en même temps, le Global Rapid Rugby ressemble à une bonne vieille mayonnaise chimique. Avant-garde du rugby pour les uns, pétard mouillé pour d’autres, ce nouveau championnat débutera normalement l’an prochain avec 8 équipes asiatiques et pacifiques dans un mix inédit.

Match entre les Fiji Warriors et la Western Force à Perth l’an dernier lors du World Series Rugby, tournée amicale de la Force.

Match entre les Fiji Warriors et la Western Force à Perth l’an dernier lors du World Series Rugby, tournée amicale de la Force.

Et le Global Rapid Rugby fut

Le Global Rapid Rugby est la phase terminale du passage du Super Rugby de 18 à 15 équipes et de l’éviction de la Western Force. Processus chaotique, ce nouveau championnat marque la volonté de la Force de rester présente aux avants postes du niveau international et d’y faire bonne figure. Il est vrai que la décision de la SANZAAR, à savoir l’exclure du Super Rugby et ce à la place des Reds ou des Rebels, ne laissait pas beaucoup de choix à la franchise : soit s’adapter soit disparaître. Les franchises sud-africaines des Kings et des Cheetahs avaient elles miraculeusement accroché le wagon de l’Europe, en l’occurrence de la ligue celte dans un expérimental PRO 14. La solution semblait plutôt la bonne pour le Super Rugby, beaucoup de joueurs de la Force réintégrant les franchises australiennes ou moins logiquement les Sunwolves. La décision reste forcément très amère du côté de Perth : la Force n’a pas toujours eu à rougir de son niveau en Super Rugby, notamment quand on regarde le niveau actuel des Sunwolves, Reds voire même des Brumbies ces dernières années.

Dans sa quête de matchs et d’organisations – et d’estime il faut le dire – la Force a disputé le National Rugby Championship (NRC), compétition qu’ils jouaient déjà. Visiblement, leur présence dans la compétition ne fait pas de doute et la Force devrait continuer à disputer cette antichambre du rugby australien. Ils ont plutôt convaincu, finissant 3e de la saison régulière (5 victoires 2 défaites ; +82 en différence points marqués/encaissés), s’inclinant en demi-finale et ce après avoir gagné la compétition en 2016. L’enjeu est de taille : promouvoir le vivier du rugby de l’Est de l’Australie et donner aux joueurs semi-amateurs une possibilité de jouer à meilleur niveau et se faire remarquer. Ensuite, leur année 2018 a ressemblé un peu à une tournée du circle Pinder, la Force accrochant comme elle le pouvait les brides de compétition internationale qui lui restait. En mai, elle lance à gros coup de feu d’artifices et de stade plein (ce qui n’est pas une sinécure dans le rugby australien) le World Series Rugby, série de matchs amicaux que la Force jouera contre les Fiji Warriors, les Tonga A, les Rebels, les Crusaders (profitant de la fenêtre internationale en juin), les Samoa A, les Hong Kong Dragons et les Wild Knights. La Force perd assez logiquement ces deux matchs contre les équipes du Super Rugby mais gagne les autres.

2Cette compétition artificielle (seule la Force joue !) permet aux joueurs de ne pas se rouiller et surtout de ne pas partir. Elle sert de répétition générale avant l’heure du Global Rapid Rugby, les responsables de la Force partant en croisade pour créer un nouveau championnat et convaincre dirigeants de club, sponsors, TV et ressources locales. Ça fonctionne, le 15 novembre World Rugby reconnait officiellement la compétition et la déclare apte à commencer. Mais patatra, une mauvaise gestion en interne, des délais trop compliqués à tenir pour l’organisation des matchs : la compétition commencera finalement en 2020 ! Il est vrai que début 2019, on ne connaissait pas encore toutes les équipes qui s’apprêtaient à jouer la compétition… qui devait débuter en février. Pour le moment, on compte 8 équipes pour 8 pays différents : Australie (Force) Malaisie, Samoa (Kagifa Samoa), Fidji (Fijian La Tui), Hong Kong (South China Tigers), Singapour (Asia Pacific Dragons) et Hawaï. Difficile d’y voir plus clair que ça… Le Japon devait avoir une équipe dans la version 2019, ce ne sera sans doute pas le cas en 2020. Il faut dire que lancer une compétition de cette trempe n’est pas chose aisée : il faut avoir pour chaque équipe une trentaine de contrats pro donc chercher et trouver des joueurs disponibles hors Super Rugby. Au passage, la compétition aura mis dans un flou total le contrat (et les revenus donc) des joueurs qui étaient déjà embauchés, notamment pour les Fidji et les Samoa… A la place du GRR se tiendra des matchs « showcase » entre la Force et une sélection mondiale puis contre les South China Tigers et les Asia Pacific Dragons à plusieurs reprises, du 22 mars au 12 mai. La Force a par exemple joué les South China Tigers le 29 mars dernier (résumé du match ici).

Côté terrains : du jeu à tout prix

Le Global Rapid Rugby pose une question simple : comment apporter de la crédibilité sportive à un projet financier créé ex nihilo ? La réponse est : modifier le règlement du rugby à XV classique et résoudre ses problèmes. Le GRR surfe donc sur les problèmes actuels du rugby moderne, notamment européen, en faisant un pied de nez aux matchs mortifères. Voici donc les changements apportés dans le GRR et les raisons évoquées à ce changement :

– Des mi-temps réduites : 35 minutes contre 40 dans le rugby à XV
– Interdiction de taper directement en touche depuis les 22 pour favoriser le jeu à la main
– Un essai marqué depuis les 22m vaudra 9 points et n’aura pas besoin d’être transformé
– Une pénalité ne vaudra que 2 points contre 3 points dans le rugby à XV
– La défense devra se positionner 5m plus loin sur les mêlées
– Pas d’arrêt de volée dans les 22m
– La possession sera conservée si on tape à l’intérieur de sa ligne des 10m et que le ballon rebondit dans les 22m adverses
– Temps raccourci pour les pénalités et les coups d’envoi
– Les joueurs exclus sur carton rouge pourront être remplacés après 15 minutes
– Possibilité de faire 10 changements

Sportivement, si l’on regarde le rugby pratiqué (tout en ayant des œillères sur le reste…) le championnat vaut au moins le coup d’œil, si ce n’est plus au regard de l’originalité qu’il prévoit dans le jeu pratiqué. Le GRR pousse plus loin les brefs changements apportés dans le NRC australien et tire jusqu’à la caricature ce qui pourrait relever d’une « réforme du jeu ». Pour autant, le GRR garde le ruck comme point central du jeu, ce qui n’en fait pas non plus une relique du XIII ou même du sevens. Ce nouveau règlement appliqué au GRR présente un intérêt certain – fans, observateurs, staffs technique et World Rugby compris – à titre d’expérimentation pour le reste du rugby union, amenant des potentiels changement de points du règlement. Mais entre le rugby spectaculaire et le sport-spectacle, il n’y a qu’un pas…

Andrew Forrest et son monde

« Le rugby, comme tous les sports, doit évoluer. Le nouveau public veut des actions faciles à comprendre et du jeu rapide. » Forrest nous l’a fait classique comme tout bon businessman : si le rugby ne change pas, il est court à sa perte, l’évolution doit être la norme. Le Global Rapid Rugby n’est qu’une adaptation sportive de ce discours. Des matchs plus courts (70 minutes), des spectacles à la Guazzini à chaque début de match, des actions spectaculaires, une pure logique d’entertainment donc. A croire que du jeu ouvert au rugby-spectacle, il n’y a qu’un pas. Dans le monde d’Andrew Forrest, le rugby est un placement parmi d’autres. On connaît l’histoire en France : quasiment tous les patrons de clubs sont des PDG d’entreprise de premier rang. Simplement, apporter des finances est une chose, modifier l’aspect et le contenu d’un sport en est une autre. Très clairement, la vision du rugby qu’a Andrew Forrest n’est pas la meilleure du monde et peut même s’avérer être dangereuse : faire du gros business sur le dos des nations asiatiques et pacifiques (voir plus bas) tout en promettant aux connaisseurs un rugby nouveau.

Andrew Forrest dans ses œuvres.

Andrew Forrest dans ses œuvres.

Parce que niveau partenariats et gros sous, le millionnaire Andrew Forrest a le compas dans l’œil. Le développement en Asie est promis dans des pôles de compétitivité connus (Singapour, Hong Kong, Malaisie) pour quiconque voudra aider le développement des franchises locales. Les diffuseurs TV sont évidemment les grands gagnants avec la promesse de nouveauté et d’attractivité. Joueurs et coachs eux-mêmes y gagnent, notamment comme on l’a dit les joueurs du Pacifique à la recherche de contrats pros dès le plus jeune âge. Les seconds couteaux d’Afrique du Sud ou de Nouvelle-Zélande y gagneront aussi, intégrant largement les différentes franchises (voir plus bas). Au final tout le monde y gagne même si tout le monde n’est pas dupe.

Des mercenaires étrangers plutôt qu’un développement du rugby asiatique et pacifique

Sportivement, c’est le flou total : que permettra le Global Rapid Rugby ? Déjà, il est clair que le championnat surfe sur une tendance actuelle forte, à savoir l’inclusion des équipes du Pacifique et de ses joueurs. Continuellement boudées par le Super Rugby et la SANZAAR, les équipes du Pacifique sont depuis les débuts du professionnalisme le parent pauvre du rugby international. Les temps changent en partie : il y a une équipe fidjienne dans le NRC (les Fijian Drua) et World Rugby a annoncé que les Fidji intégreraient avec le Japon une poule avec les autres équipes traditionnelles du Rugby Championship dans son projet de « Nations Championship ». Global Rapid Rugby décide de voir plus loin : les Fidji ainsi que les Samoa auront une franchise basée dans chaque pays. Surtout, les joueurs du Pacifique – déjà largement présents en Super Rugby, Top League et Europe – devraient abonder dans l’ensemble des autres équipes, notamment asiatiques. Sans trop promettre pour le rugby pacifique, le Global Rapid Rugby faute de mieux fait la proposition la plus intéressante pour les Samoa et le Fidji. Quant aux Tonga, c’est flou… Le championnat ne va pas permettre l’éveil tant attendu du rugby pacifique et de son vivier, simplement intégrer plusieurs joueurs dans son giron, Tongiens compris.

Match amical entre Hong Kong et l’académie de développement des Chiefs, en avril 2018.

Match amical entre Hong Kong et l’académie de développement des Chiefs, en avril 2018.

Côté Asie, le potentiel sportif est là aussi. En tout cas sur le papier. Hong Kong est la 2e nation asiatique derrière le Japon (25e au classement World Rugby) et cette compétition est une aubaine pour son développement. La Malaisie (47e) et Singapour (58e) sont aussi amenés à avoir une place de choix sur le continent. De ce point de vue-là, la compétition et le choix des pays est assez limpide et suit la logique sportive. Pour le reste, c’est plus compliqué… déjà la Corée du Sud (30e au classement World Rugby) aurait largement mérité une équipe dans ce championnat tout comme les Philippines (53e) voire l’Inde (82e) ou la Chine (87e) qui sont amenées à être des grosses écuries en devenir du continent, d’ici 15-20 ans, peut-être plus. La présence d’Hawaii relève du grand n’importe quoi. Surtout, les équipes asiatiques n’auront dans leurs effectifs que peu de joueurs locaux, ce qui rend extrêmement hypothétique le développement du rugby local. Les effectifs des petites Nations ne seront même pas les équipes nationales (ce qui aurait pu être intéressant) mais plutôt des équipes de mercenaires étrangers (ici le terme prend son sens). Par exemple à Hong Kong où l’équipe devrait être constituée quasi exclusivement de Sud-Africains, idem à Singapour qui compte déjà 8 joueurs pour la simple provenance d’Otago en Nouvelle-Zélande ou en Malaisie qui vient de signer un accord avec la franchise des Falcons en Currie Cup. Résultat, le Global Rapid Rugby ne devrait pas permettre l’éclosion du rugby asiatique, et si l’on regarde de près il n’en a même jamais été question ! Tout au plus, on verra davantage de joueurs pacifiques (et quelques asiatiques) mais c’est tout.

Global Rapid Rugby n’a donc réussi à résoudre les problèmes du rugby international, à savoir créer des championnat pro ou semi-pro capables de faire émerger convenablement les rugbys nationaux. Le meilleur propulseur du rugby asiatique reste donc paradoxalement les sélections nationales et l’Asia Rugby Championship. Préférant la logique économique à la logique sportive, le Global Rapid Rugby claque sur le papier, bien moins dans la vie réelle et accouche d’une compétition qui prend l’allure d’une vaste supercherie… A tel point que l’on a parfois l’impression d’un championnat créé de toute pièce pour la Western Force. Pourtant à première vue, si on met de côté tout le business autour du GRR et les gros manquements du point de vue du développement du rugby local en Asie, sur les terrains la donne devrait y être et le jeu être au rendez-vous. Pour le meilleur mais surtout pour le pire donc, le Global Rapid Rugby se jette dans le grain bain des compétitions professionnelles, pouvant accoucher au mieu de matchs spectaculaires sous un format expérimental, au pire d’un vaste écran de fumée sur le continent asiatique et pacifique…

Cet article se voulait plus être une analyse offrant un retour sur la compétition qu’une revue exhaustive de la compétition Pour des infos détaillées du GRR (classement, effectifs, etc.), il vaut mieux aller sur le site Asie Rugby, petit frère de notre collègue Japon Rugby.

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Author: Antoine

Dépressif pendant plusieurs années. A sombré non pas dans la drogue, mais dans le Top 14 de longs vendredis soir, notamment à travers les prestations d’une équipe jouant en blanc et rouge (ou ciel et blanc je sais pas trop ; ah, on me souffle dans l’oreillette que c’est pareil de toute façon) dirigée par un type au nom d’effaceur et qui a toujours fait des chemises trop chères pour moi. Tout semblait perdu, je n’étais plus que l’ombre de moi-même, rêvant parfois d’un « David Marty Tribute » sur Youtube. Et un beau jour, mon adolescence de pré-Directioner fut sauvée de justesse par le rugby, le vrai, celui d’en bas (pas d’Agen hein). Richie, Bismarck et Quade sont devenus mes héros, le Super Rugby mon fantasme. P.S : tente de temps à autres de pondre des papiers sur un blog constitué d’un futur chauve étant grand admiratif de Sony Bill Williams et d’un stagiaire argentin alcoolique souvent habillé en poncho.

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