Technique – La transversale, chemin de traverse du rugby moderne

Abondement utilisée depuis plusieurs années en Super Rugby, la transversale revient de plus en plus sur le devant de la scène du rugby moderne. Elle a sa place désormais dans la palette offensive des attaques de l’Hémisphère Sud, notamment en Nouvelle-Zélande où ce geste devient carrément courant. Pour conclure des essais, les créer de toute pièce ou jouer désespérément un avantage, la transversale est vite une arme offensive de choix dès lors qu’elle est bien utilisée. Revue en image d’un geste technique en vogue, témoin de la liberté du joueur de choisir le pied plutôt que la main.

Ryan Crotty en action contre les Highlanders cette année

Ryan Crotty en action contre les Highlanders cette année

Attaquer après une mêlée

Cet article revient sur la grande panoplie de situations où la transversale est utilisée aujourd’hui, avec souvent des essais à la clef. Quand on pense à une transversale, ce n’est pas forcément les attaques en première main qui viennent de suite à l’esprit. On lui préfère des mouvements répétés à l’entraînement avec des combinaisons et des joueurs dans la profondeur. La transversale s’avère ici être une arme efficace car elle surprend d’emblée les défenseurs, plutôt concentrés sur leurs vis-à-vis. La mêlée garde donc son rôle de plateforme à une attaque d’envergure et donne la possibilité de marquer sans passer par le sol, en première main donc. Les attaquants – notamment les centres, lancés à pleine vitesse – servent de leurres et absorbent les premiers défenseurs.

On le voit avec cette transversale de Beauden Barrett (il y a 2 ans déjà) contre les Stormers. Barrett sait qu’il va jouer au pied avant que Perenara sort le ballon. Il fait donc mine de jouer à la main pour les centres et l’arrière positionnés tout autour de lui en forme d’étoile. La défense doit donc s’attendre à du mouvement autour de Barrett. Mais au dernier moment – les défenseurs sont donc forcément fixés – il envoie un coup de pied sur Savea de l’autre côté. On le voit, en première main, la transversale ne sert pas forcément à tuer l’action en une passe et la défense des Stormers est même plutôt bonne dans un premier temps, elle couvre plutôt bien tout le terrain. La transversale n’est donc qu’une étape de l’attaque des Hurricanes et grâce au jeu debout de Savea en pivot puis de Jordie Barrett, l’action finit dans l’en-but. C’est malin : la transversale en ayant étiré la défense de l’autre côté prend les défenseurs à contre-pied (notamment Kolbe sur l’image) et le retour intérieur de Barrett est fatal. Grosse qualité de skills au passage quand même !

Jouer l’avantage coûte que coûte

On touche là au type de transversale la plus abondement utilisé. L’idée est que dès que l’ouvreur sait qu’il y a avantage – et qu’il est dans l’optique plutôt de prendre la pénalité car bien placé dans les 22m – de quand même tenter à marquer un essai. On se sert alors du jeu au pied croisé pour conclure une offensive, verrouiller un temps fort par 5 points ou 7, au lieu de 3 péniblement acquis. C’est un geste que l’on voit désormais souvent, quasi systématiquement à chaque avantage dans les 22 adverses chez les All Blacks ou les Hurricanes via Beauden Barrett. Il y a un rapport systématique à la transversale sur le mode du « autant essayer », la transversale, la situation n’est pas forcément adaptée à la transversale. Mais peu importe : si l’adversaire attrape la balle dans les airs ou s’il fait un « marque », l’arbitre revient à l’avantage et l’ouvreur peut prendre les points. La transversale sur avantage a remplacé la bonne vielle chandelle qui était plus ou moins une façon se débarrasser du ballon (on le voit encore pas mal en 6 Nations) ou le drop qui était plutôt une façon de marquer les 3 points plus rapidement au lieu de scorer sur la pénalité à suivre. Désormais, l’avantage implique une situation où l’on peut prendre des risques et donc se donner plus de chances de marquer. Ça correspond à l’évolution du rugby moderne : mieux vaut marquer un essai là où l’on pouvait se contenter de prendre les 3 points auparavant. La prise de risque et le rythme de jeu sont désormais de rigueur donc autant essayer.

Ça permet aussi de tester le rideau défensif tout en ne s’exposant pas trop. Les ailiers sont désormais tout le temps prêts et habitués, on les voit de plus en plus de positionnés sur la même ligne que l’ouvreur, moins en profondeur que les centres donc. C’est aussi rendu possible par le profil des ailiers actuels, ultra explosifs, capables de fournir un effort maximal sur quelques secondes pour finir l’action. Pour autant on attend de ces ailiers de plus en plus de skills dans les airs et d’adresse technique, le n°14 tend souvent à être un deuxième centre (Matias Moroni ou Braydon Ennor par exemple) ou un deuxième arrière (Ben Smith, Ruan Combrinck, George Bridge, Jordie Barrett sur l’aile). Ce profil est clairement recherché sur ces situations tout comme les troisièmes lignes repositionnées à l’aile.

On le voit sur le GIF ci-dessus: les Chiefs prennent l’avantage sur une faute des Highlanders aux abords des 22m, dans un match pour le moment équilibré. Dès lors, McKenzie cherche à attaquer la ligne d’avantage et percer la défense adverse. Mais dans ce cas, on voit que l’ouvreur se met dans les dispositions pour tuer l’action sur une transversale et s’en servir comme un coup fatal porté à l’adversaire. Il ne se précipite pas et la transversale n’arrive que dans un second temps. Sa lecture du jeu, sa patience et sa vista sont ici exemplaires : McKenzie fait avancer son équipe avec un retour intérieur et du jeu debout au près avec Weber et ensuite il cherche à étirer la défense au maximum en allant chercher son ailier sur l’angle du terrain par une transversale. Là où McKenzie est très intelligent, c’est que tout en sachant à l’avance qu’il va jouer au pied (on le voit par son coup d’œil furtif sur l’aile), il attend le dernier moment pour fixer les premiers défenseurs et ainsi jouer dans leur dos. Ça limite ensuite les chances de repli défensif, Pulu sert Alaimano d’une claquette intérieure, essai. La transversale n’est donc pas une solution magique en elle-même, elle implique souvent de fixer des défenseurs à l’avance, surtout quand il s’agit de défenses bien organisées comme celle des Highlanders.

Finir une action

Ici ça se différencie de jouer sur un avantage : il s’agit d’exploiter les surnombres et de le faire au pied dans la profondeur plutôt que par du jeu de passes. Ça peut venir d’une situation d’avantage mais pas nécessairement, comme le montre en image ces deux essais des Crusaders et des Highlanders. L’idée est d’exploiter le vide dans le rideau défensif adverse compte tenu du manque de défenseurs. La transversale est plus en cloche et le rebond peut servir à créer de l’avancée ou à donner plus de temps à l’ailier de réceptionner le ballon. Souvent il y a juste l’arrière ou l’ailier grand côté qui reviennent en couverture, insuffisants. Aussi ça correspond à une prise de risque plus grande, il faut ne faut donc pas que l’ouvreur se loupe, sinon il s’expose à un contre de l’autre côté du terrain, sans couverture donc car son équipe attaque. C’est pourquoi ces situations de jeu correspondent à de bons ballons dans les 30m adverses et sont utilisées quasi systématiquement dans cette zone, avec un porteur de balle positionné à 1/3 de largeur du terrain pour avoir un angle maximal. Ces situations de jeu cristallisent le réalisme de certaines équipes et la capacité à en manquer pour d’autres. La transversale permet de jouer plus rapidement et souvent plus efficacement qu’à la main.  Elle permet de sceller une action qui aurait été sans doute plus compliquer à manœuvrer ballon en main.

Sur le premier exemple (l’essai des Highlanders), Byrn Gatland se sert de la transversale pour surprendre l’adversaire. La situation de jeu provient d’un turnover en tout début de match (seul 2 temps de jeu à l’écran), Gatland tente de tuer l’action et de vite prendre le score. Comme c’est une situation de turnover, les Rebels sont mal positionnés en défense, ont été fixés par Naholo au sol et sont regroupés par moitié au niveau du ruck, ce qui laisse complétement dégarnie un tiers du terrain. Vue l’attitude de Gatland au moment de recevoir la balle, quand il fait ce geste, il a déjà enregistré dans sa tête le manque de couverture du back three des Rebels : c’est la lecture du terrain qui parle. Au-delà de la vista individuelle, l’intelligence collective des joueurs est d’anticiper ce genre de situations et de toujours mettre un joueur sur l’aile à l’extrémité du terrain (ici un avant, Shannon Frizell). Au pire, Frizell servira de soutien au sol, au mieux on peut le servir au pied pour marquer. Le coup est assez imparable, l’exécution technique est impeccable, Gatland exploite au maximum la largeur du terrain avec un long coup de pied en cloche.

Le deuxième exemple d’utilisation de la transversale pour finir une action nous vient des Crusaders, qui ont marqué cette année un nombre non négligeable d’essais de la sorte. C’est une vraie action d’envergure, typique des Crusaders, avec un essai au bout 9/10 temps de jeu. Ici, la transversale n’est pas anticipée, c’est Goodhue qui choisit ou non de faire la passe et qui attend que les premiers défenseurs montent sur les centres pour jouer dans leur dos au pied. A la base, l’action se destinait plutôt à être jouée à la main : on voit que Crotty en premier receveur écarte directement sur l’extérieur de manière à étirer la défense des Reds. Là où Goodhue est intelligent, c’est qu’il comprend qu’il n’y avait pas réellement de solutions à l’extérieur et peu d’espace pour une sautée. Les Crusaders marquent 7 points sur leur première grosse possession du match, la transversale témoigne ici de leur réalisme.

Couper une rush defence

Quasiment tous les essais présentés ici témoigne de ce phénomène : les défenses étant toujours plus agressives sur le porteur de balle, le joueur est souvent pris de vitesse pour faire la passe ou pour avancer. La solution toute trouvée est donc de jouer au pied car les montées en « rush defence » ont cet inconvénient de créer de l’espace dans le dos des défenseurs. La transversale devient donc une solution crédible à ces cas de défense inversée, aussi appelée « défense parapluie » en raison de sa forme. On le voit bien avec la transversale de Goodhue dont on vient de parler. Ça peut être fait dans le camp adverse mais pas nécessairement : la transversale peut aussi permettre de de dégager de la pression depuis son propre camp mais sans dégager, c’est-à-dire en ayant une chance de récupérer le ballon sur l’aile. Classiquement les équipes relâchent les ballons au pied lorsqu’elles ne créent pas d’avancée. Ici la transversale se différencie du dégagement ou du jeu au pied d’occupation et permet un usage défensif du pied paradoxalement poussé vers l’attaque. Ça pousse l’exigence et le rugby d’attaque encore plus loin : au lieu de rendre le ballon au pied à l’adversaire et de s’exposer à des contres, la transversale permet d’alterner tout en gardant la possession et mieux, en mettant son équipe en situation de marquer depuis son propre camp potentiellement. On a vu Mo’unga le faire à plusieurs reprises contre les Jaguares en finale.

Autre cas sur le GIF ci-contre, à savoir une situation de turnover. Josh Ioane dégage depuis son en-but sous la pression et n’a d’autre choix que de rendre le ballon à l’adversaire. Le jeu au pied est assez mal exécuté, il est court et assez loin de la touche, la défense des Highlanders monte donc fortement et en ligne sur Beauden Barrett pour le chasser et tuer les possibilités de contre. Ça marche : Barrett n’a pas beaucoup d’espaces pour faire parler sa vitesse et ses appuis et il n’a même pas le temps de faire une passe à son coéquipier au risque de se faire intercepter. L’action semble donc morte à ce point et le passage au sol semble la moins pire des possibilités. Mais là-encore, la vista d’un Barrett bouleverse une situation anecdotique de jeu en une véritable action d’essai, « make something from nothing » comme aiment répéter les commentateurs kiwis. La transversale devient une arme dans des situations de jeu débridé : Barrett se sert de la concentration de joueurs sur lui pour exploiter la moitié de terrain vide. Laumape est astucieusement placé sur les extérieurs (car il revient de son placement en attaque), le ballon lui arrive quasiment dans les mains, sa puissance fait le reste. Avec ce genre de geste, les défenses sur des situations de turnovers deviennent très exigeantes sinon impossibles : il faut à la fois monter vite sur le porteur de balle pour ne pas lui laisser de place et en même monter en ligne plus lentement pour éviter de dégarnir le terrain. Ce cas de figure montre la capacité d’un joueur comme Barrett à utiliser la transversale à des moments où l’on s’y attend le moins et dans un laps de temps très réduit, avec toujours autant de précision. Ça tend à en faire une troisième main de par la précision du pied. Un vrai casse-tête pour les défenses, extrêmement compliquée à anticiper.

Faire une passe

Pourquoi faire une passe à la main quand on peut la faire au pied ? Avec des joueurs capables de poser des ballons sur des timbres-poste, et ce toujours plus rapidement, le pied devient une alternative à la main. La transversale permet d’envoyer le ballon plus rapidement sur les extérieurs que la main ne le permet. Ici les transversales sont plus tendues et moins en cloche : la passe est censée arriver directement dans les bras du joueur positionné sur l’aile. Aussi, ça permet d’allonger une passe sur un espace trop long pour une sautée, sur 20-25m par exemple. Les sautées ont cet inconvénient comme elles sont souvent en cloche de laisser le temps aux défenseurs de revenir vers la ligne de touche, elles mordent l’intervalle généralement. Le pied est donc très efficace mais demande une précision technique ultime. Ces types de jeux au pied se généralisent et créent forcément sur des situations d’essais, pas nécessairement non plus dans les 30m adverses. On le retrouve d’ailleurs pas mal à VII ou à XIII.

Dans notre exemple, il s’agit là-encore de finir une action par le pied. Mais originalité, Meakes, second porteur de balle sur cette action, n’a personne à sa droite, il n’a que son ailier positionné à l’extrémité. Avec légèrement plus de profondeur ou en anticipant, il aurait pu lui faire une passe. Mais un peu loin, sans soutien et au risque de se faire intercepter, il choisit le pied et envoie une transversale dans les mains de Maddocks qui habilement lui fait signe d’un geste de la main à l’avance. Le ballon ne touche pas le sol, l’ailier saute dans l’en-but, l’essai est imparable. La transversale marche aussi à condition que les ailiers soient disponibles, avertissent le porteur de balle et anticipent pour réceptionner le jeu au pied. Comment ils sont de plus en plus explosifs, l’écart entre l’endroit où ils se trouvent et l’endroit où le ballon va peut-être largement combler. Sans défenseur en face-à-face, l’essai est souvent tout fait.

Crédits des vidéos : SANZAAR via chaînes Youtube All Blacks ou Super Rugby

Author: Antoine

Dépressif pendant plusieurs années. A sombré non pas dans la drogue, mais dans le Top 14 de longs vendredis soir, notamment à travers les prestations d’une équipe jouant en blanc et rouge (ou ciel et blanc je sais pas trop ; ah, on me souffle dans l’oreillette que c’est pareil de toute façon) dirigée par un type au nom d’effaceur et qui a toujours fait des chemises trop chères pour moi. Tout semblait perdu, je n’étais plus que l’ombre de moi-même, rêvant parfois d’un « David Marty Tribute » sur Youtube. Et un beau jour, mon adolescence de pré-Directioner fut sauvée de justesse par le rugby, le vrai, celui d’en bas (pas d’Agen hein). Richie, Bismarck et Quade sont devenus mes héros, le Super Rugby mon fantasme. P.S : tente de temps à autres de pondre des papiers sur un blog constitué d’un futur chauve étant grand admiratif de Sony Bill Williams et d’un stagiaire argentin alcoolique souvent habillé en poncho.

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